La peur de l’Europe

L’échec des Européens à  décider ensemble d’un minimum d’action collective face à  la situation des réfugiés est le symbole d’une Europe qui se ferme face aux malheurs de ses voisins immédiats.

Partout au sein de l’UE la question migratoire s’impose dans le débat politique. Le flot croissant des réfugiés inquiète les opinions publiques. Exploité par les extrémistes, il tétanise les gouvernants qui peinent à apporter des réponses communes. La pression qu’exercent sur les côtes de l’Europe des centaines de demandeurs d’asile va tout sauf se relâcher. Les vagues de détresse ne vont pas finir de s’échouer sur les côtes de la Calabre, de la Sicile, de Malte ou des îles grecques. Les gouvernements européens ont soutenu les opérations de sauvetage. C’est en leur honneur. Mais comment faire après, à l’avenir, pour gérer un phénomène politiquement et psychologiquement explosif dans des sociétés démocratiques fébriles. Les centres d’accueil ne peuvent être une solution de long terme. Des localités résistent à l’ouverture de centres d’hébergement, période d’élections régionales et crise de l’emploi obligent. La question du poids que ferait peser l’immigration sur les ressources de ces localités dépasse désormais le cadre des seuls partis populistes. Les dossiers de demande d’asile sont en souffrance, le nombre d’attaques contre des centres d’accueil de réfugiés a été multiplié par trois en un an. C’est une Europe inquiète, sur la défensive, qui se sent menacée dans son identité et son mode de vie par une immigration sauvage. La percée des mouvements extrémistes lors des derniers scrutins européens confirme, s’il en fallait, la montée des inquiétudes identitaires. La gestion chaotique d’une immigration subie plus que choisie risque de renforcer les discours les plus radicaux. Le risque de voir l’Europe se fracturer sur la question migratoire est tout sauf théorique. Des voix s’élèvent pour remettre en question les accords de Schengen – et, ce faisant, le principe de liberté de circulation à l’intérieur de l’espace communautaire. Ce qui semble se dessiner c’est qu’il n’y aura pas de politique commune de l’Union européenne à l’égard des réfugiés. Ses vingt-huit membres n’arrivent pas à se mettre d’accord sur des actions collectives : des interprétations divergentes des règles européennes sur l’immigration ; des divisions qui tournent à l’affrontement diplomatique ; des frontières qui se dressent, hermétiquement protégées par des barbelés, les routes des migrants se ferment ; des refugiés qui se retrouvent dans l’impasse. Le couple franco-allemand n’a pas réussi à aligner tous les pays européens sur les propositions de la commission : répartition solidaire de quelque 120000 réfugiés aujourd’hui  présents en Grèce, en Italie et en Hongrie, installation aux frontières de l’UE de structures chargées d’enregistrer les demandes d’asile politique et celles concernant les migrants économiques, harmonisation des législations sur l’asile politique.

Tout se passe aujourd’hui comme si nul responsable politique n’imaginait plus le futur souhaitable de l’Europe. En tout cas, nul ne se risque à en parler dans un discours officiel au-delà de quelques incantations rituelles. Les égoïsmes nationaux et les réelles discordances d’intérêts, les crises majeures (en particulier celle de l’euro, de l’immigration et plus largement la crise économique) qui bouleversent de nombreux pays européens sont à l’origine de cet évitement. Les partis «identitaires» remportent un succès électoral accru dans de nombreux pays. Toutefois, il faut aussi admettre la vacuité totale de l’identité européenne. Les Etats réfractaires de l’Europe centrale et orientale – la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, la Roumanie- dressent un véritable front de refus et empêchent un accord, une réponse collective.   Ces pays souffrent d’un froissement du sentiment national qu’a produit le passage quasi direct de la tutelle soviétique à l’intégration dans l’Europe, et l’OTAN. Le communisme, malgré ses méthodes de normalisation et son internationalisme théorique, n’avait jamais au fond réussi à éradiquer le sentiment national, les vieilles rivalités ethniques, ni même l’attachement à la religion. C’est à partir de ces constats qu’on peut véritablement expliquer la résurgence identitaire.

Relever le défi de l’immigration est d’autant plus crucial que l’Union européenne est l’une des rares régions du monde, avec la Russie, à perdre de la population. Elle ne représente plus que 6% de la population mondiale, quand les pays asiatiques en comptent plus de 50%. Sa population diminue et vieillit. Cela pourrait ainsi constituer à terme un frein supplémentaire à la croissance. L’immigration est dès lors inévitable pour maintenir de la main-d’œuvre. L’Union européenne saura-t-elle relever le défi externe et s’adapter à son environnement et le défi interne de son projet politique pour devenir une puissance économique, diplomatique et politique attractive pour ses voisins ? C’est le sens de l’UE qui nous interpelle. Elle prétend avoir une politique extérieure commune, une politique de voisinage, défendre des valeurs partagées, afficher son modèle démocratique. En somme, ne pas se réduire à être une simple zone de libre-échange.

L’échec des Européens à décider ensemble d’un minimum d’action collective face à la situation des réfugiés est le symbole d’une Europe qui se ferme face aux malheurs de ses voisins immédiats. Le continent qui a inventé le droit humanitaire peut-il détourner son regard du drame qui se joue à ses portes ?