La mutation du paysage familial

De la génération des vieux à  celle
des enfants, l’argent circule le plus souvent entre les nantis.
Les parents donateurs disposent,
dans l’ensemble, de ressources supérieures à  la moyenne,
et leur proportion augmente régulièrement avec le montant
de leur revenu.
Les solidarités privées forment
un matelas contre la crise,
qui n’est pas de la même épaisseur pour tous.

Le paysage familial marocain est en pleine transformation. On le savait. Les données du dernier recensement tendent à le confirmer. La montée du divorce, l’affaiblissement du mariage et l’instabilité de la vie conjugale amènent à ce que les sociologues appellent la recomposition des familles : le nombre de familles séparées s’accroît, de plus en plus d’enfants vivent avec un beau-parent, un demi-frère ou une demi-sœur, etc. Le tournant n’est pas simplement comportementale, mais concerne les structures familiales elles-mêmes. La famille centralisée et patriarcale, fondée sur un couple stable et des enfants nombreux, s’étiole. Le couple se fragilise ou se déstabilise.

En revanche, croissance de l’espérance de vie aidant, la lignée s’allonge, la famille se voit complétée peu à peu par une génération supplémentaire d’aïeux. Les pratiques changent aussi, chacun se trouvant lié à l’autre dans une relation d’échanges compliquée, brouillant l’avenir. La famille marocaine du début du XXIe siècle semble en effet plus conflictuelle. Les rapports sociaux entre générations, vus dans les années 60 comme chaleureux et pacifiques, se sont crispés. Alors que les générations de jeunes des années 1960 s’étaient forgé une identité collective forte de la valorisation des relations familiales, l’élément constitutif de l’identité des nouvelles générations est difficile à cerner : il reposerait sur la récurrence de conflits qui les opposent à leurs parents.

Les relations familiales pâtissent-elles du mode de vie contemporain? Ces changements ont coïncidé avec un double mouvement, amorcé dans le courant des années 1980. D’un côté, le chômage est particulièrement sévère pour les jeunes, dont la période d’entrée dans la vie adulte s’allonge et la dépendance économique se renforce. De l’autre, le niveau de revenu des foyers ne s’améliore pas sensiblement et la pauvreté du troisième âge est en progression. A 25 ans, plus d’un jeune sur deux vit encore chez ses parents. Cette situation n’est pas forcément bien vécue. Elle s’explique par les difficultés d’insertion économique et social : insuffisance de ressources ou difficultés d’acquérir un logement. Elle peut donc aussi être source de tensions.

Toutefois, les liens familiaux restent forts malgré tous ces bouleversements. Ils permettent notamment de pallier en partie les effets de la crise. Les solidarités familiales restent très importantes. Il est indéniable que ce système de redistribution privé et caché joue le rôle d’amortisseur face à la crise, notamment de l’emploi. La génération entrée dans le monde du travail pendant la période du début de l’indépendance organise un transfert de ses ressources vers des générations lourdement frappées par le chômage. Pour être plus exhaustif en matière de solidarité, il faudrait ajouter à ce mécanisme vertical vieux/jeunes, des transferts horizontaux de moindre importance entre personnes d’une même génération (frères et sœurs, mais aussi amis). Il ne faudrait pas conclure trop vite de la permanence de ces liens forts.

Du point de vue de la société, le jeu des solidarités privées tend à accroître les inégalités. La famille compense d’autant mieux les effets de la crise que l’on se situe en haut de la pyramide sociale. De la génération des vieux à celle des enfants, l’argent circule le plus souvent entre les nantis. Les parents donateurs disposent, dans l’ensemble, de ressources supérieures à la moyenne, et leur proportion augmente régulièrement avec le montant de leur revenu. Les enfants issus de catégories favorisées mobilisent plus facilement un réseau familial ou d’amis pour un coup de pouce, notamment en matière de logement ou d’emploi. Les solidarités privées forment un matelas contre la crise, qui n’est pas de la même épaisseur pour tous. On peut en outre se demander quelle sera sa durée. S’il permet d’encaisser le choc de la crise, il est bien difficile d’estimer sa résistance à long terme. La famille, même transformée, a peut-être encore de beaux jours devant elle. Mais les solidarités privées ne sauraient compenser l’absence d’un système public de redistribution.