La morale d’une histoire marocaine

ll n’est pas permis de faire l’économie d’un débat sur le rapport de l’IER. Mais ce débat devrait être marqué
au coin de la sérénité, de la sagesse et réunir ceux et celles qui peuvent parler en connaissance de cause, non pas en tant que victimes, mais en tant que passeurs à  la fois de l’émotion et de la raison.

Lerapport de l’IER (Instance équité et réconciliation), sur ce qu’on a appelé les années de plomb, est une première dans le monde arabe. C’est aussi un signal fort et un gage d’avenir pour un pays qui veut résolument s’inscrire dans un processus de démocratisation. Les révélations insoutenables des charniers des événements de Casablanca de 1981, en plus des synthèses des auditions de centaines de victimes d’enlèvement et de torture à  travers le pays, constituent une matière de grande importance et un gisement d’informations pour la presse d’analyse et surtout pour les spécialistes de l’histoire contemporaine marocaine.

Pour l’heure, on n’a lu que les réactions à  chaud de journalistes plus ou moins indignés et d’acteurs de la société civile, pour la plupart doublement et directement concernés. Peut-être est-il encore trop tôt pour les historiens (mais o๠sont-ils ces «oustad fi tarikh ceci», «douctour fi tarikh cela» ?) pour aller voir de plus près ce que ce gisement de connaissances donne à  lire et à  écrire. On sait que le temps des historiens n’est pas celui des journalistes, dont certains se considèrent, à  tort ou à  raison, comme des «historiens du présent».

C’est du reste là  que réside la difficulté de communication de l’IER et en même temps son défi : à  qui est destiné le rapport qu’elle a élaboré et quel usage peut-on en faire ? Sans vouloir verser dans une quelconque science de la communication – si tant est qu’elle en soit une -, on peut se demander si les destinataires du message émis ont conscience de son contenu, d’une part, et si ce contenu pourrait leur faire du bien. En clair : est-ce qu’un individu qui ne s’attendait pas à  recevoir une information va recevoir celle-ci avec grand plaisir et va-t-elle lui faire du bien? Présentée ainsi, la question pourrait faire sursauter, sinon choquer nombre de sociétaires de la société civile dont la réponse est connue, et la volonté d’aller encore plus loin que le rapport de l’IER a été clairement, et parfois crûment, exprimée. Sauf qu’il ne s’agit pas seulement d’individus mais d’une nation, de sa cohésion et de son avenir. Voilà  pourquoi, il n’est pas permis de faire l’économie d’un large débat sur ce rapport, ses révélations et son importance dans un pays comme le nôtre. Mais ce débat devrait être marqué au coin de la sérénité, de la sagesse et réunir ceux et celles qui peuvent parler en connaissance de cause, non pas en tant que victimes, mais en tant que passeurs à  la fois de l’émotion et de la raison.

Bien sûr, les historiens, les intellectuels et les honnêtes gens de bonne volonté sont les premiers concernés, mais il est triste de constater le silence radio, après la présentation du rapport de l’IER, de ceux qui font Å“uvre du passé comme de ceux qui font commerce des idées. Pris au dépourvu par une aussi chaude matière, la plupart d’entre eux bricolaient, tranquilles et peinards, dans les vieilleries, l’hagiographie et toute l’histoire des dynasties successives faites de courbettes, d’intrigues de cour et de servitudes. Le passé récent est trop récent, trop «politiquement engagé», trop chaud, quoi ; et plus de quarante ans de quincaillerie mémorielle, de bidouillage dans la mémoire collective, de peurs et de menaces, ont refroidi plus d’une curiosité d’historien. Quant aux intellectuels, les médias n’insistent plus pour les faire réagir tant ils ont essuyé de refus successifs, enregistré de dérobades et de louvoiements.On parle ici, bien entendu, de ceux qui se proclament de la tribu des intellectuels, laquelle compte des milliers d’individus dont aucun ne saurait exciper de la moindre petite pensée originale et encore moins d’une Å“uvre conséquente.

Les autres, aussi rares que mutiques, gardent leur opinion pour eux, qui par dépit, qui par précaution. On comprend dès lors la difficulté de débattre intelligemment des résultats du rapport de l’IER en l’absence d’intervenants à  la hauteur de l’enjeu afin de lui réserver un impact auprès de la population, de l’inscrire dans le temps de l’histoire et de lui forger un avenir.

Une autre difficulté, et non des moindres, réside dans le télescopage ente le temps de l’histoire, le «temps marocain» et nombre d’acteurs impliqués, au propre comme au figuré, dans ces deux temporalités. Si tout le monde sait évaluer le temps chronologique de l’histoire et ses «vertus amnistiantes», comme dirait Jacques Julliard du Nouvel Obs, ce qu’on peut appeler «le temps marocain» est une de nos spécificités. Elle est intrinsèque à  l’exercice du pouvoir, lequel organise le temporel et le spirituel et donc pardonne ou absout lorsqu’il ne récompense pas ses serviteurs même s’ils ont failli ou fauté. Dans les deux cas, la notion de responsabilité, objective et subjective, demeure une équation difficile et à  plusieurs inconnues, posée par un rapport historique à  bien des égards, car c’est bien le cas. Mais cette équation ne diminue en rien la valeur et le courage des hommes et des femmes qui ont élaboré cette Å“uvre de grande utilité publique. Ils ont raconté tout simplement une histoire marocaine sans lui adjoindre une morale.