La marocanisation : un crime

Sur le plan humain, la marocanisation a été dramatique
et des familles entières ont été spoliées. Quinze ans après, le Maroc annonce sa volonté de privatiser et d’ouvrir ses frontières. Depuis,
nos gouvernants déroulent le tapis rouge devant les investisseurs étrangers. Qu’a-t-on gagné dans l’affaire? Une classe
de profiteurs inaptes à  la concurrence loyale.

La Vie éco a publié la semaine dernière un intéressant dossier sur les erreurs dans les choix économiques du Maroc. Pour ma part, il y a un épisode que je considère déterminant : la marocanisation. Par ses effets multiples, la manière scandaleuse dont elle a été menée, cette décision a réellement plombé l’économie marocaine.
Le premier reproche que l’on puisse faire est qu’elle est l’exemple type de la primauté du politique sur l’économique. Si les décolonisations ont souvent été suivies par ce genre de mesures, cela s’est fait immédiatement après l’indépendance et dans le cadre de choix économiques étatistes.
Au Maroc, on a attendu 1973 pour le faire, alors même que le choix libéral était affiché, malgré l’extension du secteur public.
La marocanisation répondait à une stratégie politique. A savoir créer une base sociale, la fameuse classe moyenne au régime déboussolé par deux tentatives de putsh, une infiltration foquiste(*) et une effervescence sociale sans précédent.
C’est dans cette ambiance que la loi fut édictée, ouvrant la course à l’affairisme. Les étrangers ont été tout simplement spoliés. La date limite, trop rapprochée, leur mettait le couteau sur la gorge. Les règles de change de l’époque, c’est à dire l’obligation de passer par un compte «capital», dont les sorties de devises étaient hyper encadrées, les poussait vers l’usage du noir.
Dans ces conditions, la marocanisation a été le signal de départ de tous les brigandages. La SNI a eu la part du lion, avant d’être elle-même volée par les puissants du moment. Des transactions sur des sociétés de bois, par exemple, sont encore dans toutes les mémoires. Des PMI florissantes se sont retrouvées entre les mains d’une pègre qui, dès le lendemain, allait exiger et obtenir protection sur protection.
Le cas le plus navrant est celui des services. Des commis se sont retrouvés courtiers en assurances, des serveurs patrons de restaurants, des garçons, à peine dégrossis, ont eu entre les mains des bars, brasseries qu’ils ont vite fait de transformer en tripots.
Les services liés au tourisme, en particulier, ont été la première victime de la marocanisation. La baisse de qualité, par manque de professionnalisme, la disparition d’une animation clean, ont appauvri nos villes et joué en défaveur de l’évolution de notre tourisme. C’est un fait indiscutable et cela, même atténué, continue d’être flagrant.
Sur un autre plan, la présence de ces «patrons» était un élément de modernité sociale. Par leur mode de vie, par leur manière d’être, ils imprégnaient leur entourage. Le Maârif ou Aïn Sebaâ, à Casablanca, ont dépéri après leur départ forcé. Leur attitude vis-à-vis de leur petit commerce était diamétralement opposée à celle de leurs successeurs. Ceux-ci ont vite fait de transformer les bénéfices en pierres, animant une spéculation immobilière des plus frénétiques.
Sur le plan humain, c’était un véritable drame. Des familles installées depuis des générations, pour les Italiens et les Ibériques, des siècles avant la colonisation, ont été spoliées et renvoyées dans des pays qui leur étaient étrangers. De vieux couples ont été obligés de refaire leur vie ailleurs, en ruminant leur impuissance face à l’injustice.
Quinze ans après, le Maroc annonçait sa volonté de privatiser et d’ouvrir ses frontières. Depuis cette date, nos gouvernants déroulent le tapis rouge aux investisseurs étrangers. Qu’a-t-on gagné dans l’affaire ? Une classe de profiteurs inaptes à la concurrence loyale qui périclite sous nos yeux. Quant à la classe moyenne on n’en a toujours pas trouvé trace !.