La mal-aimée

Casablanca fait penser à ces roturières dont on dénigre publiquement le comportement mais dont on envie en secret l’effronterie. Sa personnalité chaotique épuise ceux qui y vivent et provoque le rejet de ceux qui l’abordent de l’extérieur. Pourtant, quelle énergie, quel appétit de vie caractérise cette mal-aimée vers laquelle tout le monde accourt, mais dont bien peu se revendiquent ! Casablanca réunit en son sein le Maroc tout entier. Ce brassage ethnique est porteur, comme toute mixité, de diversité et donc de richesse. Bien que d’histoire récente, la ville possède aujourd’hui une identité bien affirmée. Or, son drame, ou plutôt sa blessure, est que celle-ci peine à se faire reconnaître par ceux-là mêmes qui en sont porteurs.

Depuis quelque temps, toutefois, on assiste à une montée au créneau des amoureux de Casablanca. Des artistes et des hommes de culture au sens large prennent à intervalles réguliers la parole pour dire combien cette ville nourrit leur imaginaire et féconde leur pensée. Ils se revendiquent casablancais avec fierté même quand leurs racines familiales les rattachent à des cités plus emblématiques. Car là est le péché originel de Casablanca : on la dit sans passé, qui plus est, pure création de la France, l’occupant d’hier. Mais cette fille illégitime est le laboratoire où se concocte la société marocaine de demain. En cela, elle demeure, comme par sa naissance, unique et incomparable.

Sous sa forme moderne, Casablanca est certes l’œuvre incontestée du Protectorat français. Faite par et pour l’étranger, elle diffère des autres villes marocaines dont la création fut liée soit à la présence d’un Souverain et de sa cour, soit à celle d’une bourgeoisie andalouse. Casablanca ne bénéficia de l’apport ni de ce facteur ni de l’autre. Mais elle peut se targuer d’être née trois fois. La première fois, sous le nom d’Anfa. Ce fut au XIe siècle.

Sa création est attribuée aux Zénètes, fondateurs également de Salé. Jusqu’au milieu du XVe siècle, son image est celle d’un prospère chef-lieu de province où la vie s’écoule sans grands remous. Mais ses marins se découvrent un goût prononcé pour la course. Se hasardant jusqu’à «la rivière du Portugal», ils s’attirent la foudre des Portugais. En 1468, ces derniers, présents déjà sur plusieurs points de la côte, organisent une expédition punitive contre ce nid de corsaires. Abandonnée par ses habitants qui s’enfuient sans livrer bataille, la ville est bombardée, saccagée et pillée. Elle reste ainsi, à l’état de ruines, près de trois siècles durant, jusqu’en 1770, date à laquelle le sultan Sidi Mohamed Ben Abdallah s’attelle à sa reconstruction.

Bien que les préoccupations de ce dernier soient d’abord d’ordre militaire, il relance la ville dans le commerce international. Sa mort, en 1790, donne cependant un coup d’arrêt au processus de renaissance de la cité qui plonge à nouveau, pour plusieurs décennies encore, dans une léthargie complète. Au milieu du XIXe siècle, elle ressort de son obscurité sous l’impulsion, cette fois-ci, de la demande extérieure. A cette époque en effet, l’Europe souffre d’un besoin cruel en céréales et en laine. Parce qu’il est adossé à la plaine fertile de la Chaouia, le petit port de Casablanca suscite du coup l’intérêt, d’abord des Français, ensuite des autres Européens. A partir de là, son trafic fait l’objet d’une progression qui, en dépit de périodes de recessions, ne va plus s’arrêter.

En août 1907 va se rédiger le troisième extrait de naissance de Casablanca. Un extrait écrit en lettres de sang. Quatre mois plus tôt, la France a occupé sans coup férir Oujda. La rumeur court selon laquelle les Chrétiens s’apprêtent à faire main basse sur le Maroc. A Casablanca, des travaux d’aménagement du port ont été lancés sous le contrôle de ces mêmes Français. Au sein des tribus de la Chaouia, la colère gronde. Elle éclate le 31 juillet 1907 sous la forme du massacre de neuf ouvriers européens. Les événements s’enchaînent.

Le 5 août, le «Galilée», bâtiment de guerre français, ouvre le feu sur l’ancienne médina, causant des centaines de morts. Aux bombes à la mélinite – les armes interdites de l’époque – qui s’abattent sur les habitants se rajoutent le pillage et le saccage des maisons sous l’action conjointe des légionnaires et des bédouins. Prenant prétexte de l’insécurité régnante, la France débarque ses troupes et occupe la Chaouia. Cinq ans plus tard, c’est tout le Maroc qui tombe dans l’escarcelle française. A Casablanca, les étrangers n’ont pas attendu le traité de protectorat pour affluer. Après la signature de celui-ci, c’est la grande ruée.

Ils sont français mais également espagnols, italiens, britanniques ou allemands. Chaque conflit européen se traduit par l’arrivée de réfugiés en grand nombre. Les chantiers en cours attirent des milliers d’ouvriers. De Fès débarquent les commerçants en affaires avec Manchester, mais il y a aussi tous les autres, attirés pour les raisons les plus diverses vers cette ville lumière. Produit de la colonisation, Casablanca fonctionne alors dans la pure logique de celle-ci. Dans la ville nouvelle vivent les Français, dans les médinas les «Arabes» et au mellah, dans une cohabitation assez exceptionnelle avec les musulmans, les juifs.

Mais, au-delà de cette ségrégation communautaire et tout le racisme qu’elle sous-tend, il y eut en parallèle ce formidable cosmopolitisme qui débordait les barrières et alimentait la dynamique ethnique et culturelle. Pour qui vécut Casablanca dans les années 50-60, la nostalgie est demeurée immense de ce qu’elle fut alors avec ses cafés où l’on dansait l’après-midi, ses cinémas et ses théâtres. Certes, cela n’occulte pas l’autre face, celle des Carrières Centrales, par exemple, mais Casablanca, ce fut tout cela à la fois. Et c’est cela qui fait la richesse de son identité, une identité qui, aujourd’hui, faisant fi des a priori, s’affiche sans complexe, forte d’un atout imparable : une mémoire nourrie plus que de faits d’armes, de faits d’hommes.