La loi du plus fort

Le mépris dont l’automobiliste enveloppe le piéton est symptomatique de cette mentalité de la jungle qui tend à prévaloir dans les rapports sociaux. Celui qui est en position de force, fût-ce juste parce qu’il se trouve au volant d’une voiture, se sent détenteur de tous les droits. Ne marchant lui-même qu’à la trique, il n’a de considération que pour qui dispose d’un pouvoir supérieur au sien.

Ils me regardaient et se marraient. Ils rigolaient encore quand je suis arrivée à leur niveau. Ils avaient vu mes grands  moulinets de bras à l’adresse des automobilistes pour leur faire lever le pied de l’accélérateur. Et mon courroux, à l’égard de ces derniers en raison de leur complète indifférence aux larges bandes blanches sur lesquelles je me trouvais. Ralentiraient-ils à leur vue ? Pensez-vous ! C’est là qu’ils accélèrent de plus belle ! Le passage piéton est quelque chose d’absolument inexistant dans l’esprit du conducteur marocain lambda. Or, allez savoir pourquoi, dans l’incivisme au volant qui prévaut de manière généralisée dans notre paysage urbain, ce non-respect des droits du piéton est ce qui me fait le plus sortir de mes gongs. Alors, tel Don Quichotte bataillant contre les moulins à vent, je mets un point d’honneur à rappeler à l’ordre les conducteurs impénitents en les obligeant à s’arrêter pour me laisser passer, quitte à me retrouver sous les roues. Ce qui risque bien de se produire un jour !

Debout sur le trottoir d’en face, les policiers, dont une femme, avaient donc été témoins de la scène. Et s’en étaient bien amusés. «Pourquoi ne sanctionnez-vous pas le non-respect du passage piétons», leur ai-je demandé. Haussant les épaules, la policière m’a répondu : «Ils discutent et contestent quand on les arrête pour de grosses infractions, alors, pensez-vous, pour un passage piétons… On n’est pas à Paris !». En effet, on ne voit jamais quelqu’un se faire coller un PV parce qu’il ne s’est pas arrêté pour laisser passer un piéton. S’il le blesse ou le tue, il va se retrouver derrière les barreaux mais quant à lui faire rentrer dans la tête, fût-ce à coup de contraventions, qu’un piéton, ça se respecte, c’est une autre histoire.

De leur côté, les piétons, que nous sommes, sont aussi peu regardants sur leurs droits que sur leurs obligations. Comme les automobilistes, ils se jouent du code. Ils vont traverser n’importe où et n’importe comment et n’accordent pas plus de considération au passage qui leur est réservé. Quand ils y sont, ils attendent que les voitures passent pour s’y engager. Celui qui ralentit et s’arrête pour les laisser passer reçoit en retour un sourire ou une salutation de remerciement. Comme s’il leur faisait un cadeau !

Le mépris dont l’automobiliste enveloppe le piéton est symptomatique de cette mentalité de la jungle qui tend à prévaloir dans les rapports sociaux. Celui qui est en position de force, fût-ce juste parce qu’il se trouve au volant d’une voiture, se sent détenteur de tous les droits. Ne marchant lui-même qu’à la trique, il n’a de considération que pour qui dispose d’un pouvoir supérieur au sien. Autant il écrasera plus faible que lui, autant sa servilité sera sans limite à l’égard du plus fort. Le civisme est une notion qu’il ignore car son non-respect n’étant pas pénalisé, il n’en a que fiche.

Nombre de personnes fonctionnent comme des enfants dont le sentiment de toute-puissance n’a pas été contenu par une éducation appropriée. Ils repoussent les limites autant qu’ils le peuvent, bafouant les règles du bien-vivre, n’ayant que peu de considération pour la loi, faite à leurs yeux pour être contournée. Paradoxalement, ces mêmes personnes seront les premières à se prévaloir des lois de Dieu, à les agiter à tout bout de champ pour réclamer leur stricte application. Des lois dont elles n’auront retenu que la dimension répressive, non l’humanité et la spiritualité. Chaque jour apporte son lot d’incidents qui témoignent de cet apparent paradoxe, d’une loi des hommes qu’on bafoue, d’une loi de Dieu qu’on revendique. Le déferlement de violence qui, une fois de plus et malgré toutes les mesures prises par les autorités, a clôturé le derby qui a opposé le Raja au WAC ce dimanche à Casablanca, faisant une quinzaine de blessés parmi les policiers et des dégâts matériels importants, en est un exemple éloquent.

Comme ce meurtre commis en plein jour (17 h), à la vue et au su de tous, dans la ruelle d’un quartier huppé de Casablanca (Racine) où trois jeunes s’en sont pris à un quatrième et l’ont brûlé vif. La violence semble ne plus se contenir, faute de contenant. On en revient au problème de fond, à cette éducation de base qui a fait défaut, à l’école comme à la maison. D’où ce nombre accru d’individus livrés à eux-mêmes, qui ne respectent rien ni personne et qui ne savent s’exprimer que par la voix de la violence. Au péril de leur vie et du vivre-ensemble.