La langue universelle

L’apprentissage d’une langue est un mystère, quoiqu’en disent les spécialistes de cette science des pédagogues qu’est la pédagogie selon lesquels tout peut s’expliquer aisément et, bien entendu, scientifiquement.

Ils sont toujours nombreux et prompts à donner des recettes, à proposer des formules et au final à participer à des réformes, avant de tout revoir lorsqu’ils constatent que leurs conseils n’ont pas donné les résultats escomptés. Mais qui a un jour pensé à la première personne qui a inventé la pédagogie ? Après tout, chaque science, dure ou molle, a eu un inventeur ou des précurseurs. Non, là il faut croire que la pédagogie n’a pas de père. Par contre, elle a des enfants qui ont appris des choses sur la nature et les hommes. Histoire, géographie, mais d’abord lecture et écriture. Et puis il y a la langue de l’apprentissage. Partout ailleurs, depuis que la pédagogie existe, sauf à quelques exceptions, ce problème ne se pose pas. C’est en effet dans la langue maternelle que l’on commence à apprendre aux enfants à bien lire et comprendre les choses de la nature et des gens. Même dans les pays où, pour des raisons historiques et culturelles, il existe un bilinguisme, voire un trilinguisme, on a décidé et l’on a tranché. C’est le cas, par exemple du Canada, de la Belgique ou dans une moindre mesure de la Suisse. Il ne reste alors à régler que la question du début, à savoir la pédagogie. Le comment faire et le savoir-faire qui va avec afin que l’apprenant devienne capable de se débrouiller avec la quantité de savoirs et de connaissances qui lui restent à compléter jusqu’à un niveau ou un autre.

Il va donc sans dire que la question de la langue de l’apprentissage est primordiale. Ne pas la trancher c’est coacher un apprenti nageur dans la vastitude d’un désert. Or, c’est un peu le cas de tous ces «pédagogues» spontanés qui ont envahi la scène politique depuis quelques mois et donnent leur avis sur tout et notamment l’enseignement et l’instruction de la génération future à l’horizon 2030. A part les spécialistes et les personnes qui ont une légitimité scientifique ou intellectuelle pour émettre des avis, on ne voit pas ce que l’homme de la rue, le journaliste lambda ou l’usager du bus ont à dire de sens sur la question.

Pourtant, on lit et on entend tous les jours des choses ahurissantes sur la réforme de l’enseignement proférées par la foule comme s’il s’agissait d’un match de foot. Tout le monde a un avis sous prétexte que telle est la démocratie et aussi l’esprit de la Constitution et ses dispositions. A ce sujet, vous remarquerez que l’on ne peut plus avoir une conversation ou une altercation aussi banale soient-elles sans que tel intervenant brandisse les fameuses «mouqtadayate addoustour» (les dispositions de la Constitution). Une génération de constitutionalistes est née à l’insu des experts qui, dégoûtés, rangent leurs Dalloz et rongent leurs freins. Jusqu’à ce gardien de voitures hargneux qui négociait quelques dirhams de plus avec un automobiliste qui avait déjà alimenté l’horodateur. «Akhouya hada haq doustouri», réclamait le gardien à l’automobiliste qui contenait difficilement une réaction courroucée et peu démocratique. Or voilà le problème: dans une société moderne ou démocratique, l’horodateur fait fonction de gardien comme les feux de la circulation se substituent à l’agent du même nom. C’est-à-dire que la machine est une fiction que le citoyen se doit d’intégrer sans avoir besoin de personnaliser ce qu’elle représente. C’est cette représentation, c’est-à-dire ce passage de la réalité à la fiction qui fait sens. La loi est donc une fiction et non pas un gourdin. Or, seule l’éducation conduit à l’intégration de ce sens dans la vie en société, sans pour autant conduire (il ne faut pas rêver) à une sagesse collective qui est du domaine de l’idéal vers lequel on pourrait tendre. Certes, comme nous disons souvent, nous sommes dans l’enfance de cet apprentissage de la démocratie et de ses devoirs et privilèges.  Tout apprentissage ou enseignement public, pour revenir à notre sujet du départ, devraient relever du débat d’idées loin des pédagogues spontanés et des démagogues hallucinés qui ont envahi la scène politique, médiatique et culturelle. Tous ceux-là et ceux aussi qui tirent profit de la confusion des genres cherchent à entretenir le doute dans les esprits au nom de valeurs dont ils pensent être les seuls gardiens légitimes.     

La langue de l’apprentissage est certes un point nodal et doit être tranchée. Parfois, et pour paraphraser une formule sur les grands hommes, les peuples ne peuvent avoir de grandes réalisations que malgré eux. Si l’arabe, classique ou standard, est historiquement la plus ancienne langue d’apprentissage dans les écoles, le bilinguisme (arabe-français et arabe –espagnol) qui a été à la base de la formation de plusieurs générations au Maroc a été une réussite à tout point de vue. Il n’a engendré ni des «aliénés» ni des «mécréants». Quant au remplacement du français ou de l’espagnol par l’anglais, c’est-à-dire l’américain (et on ne parlera même pas de sa faisabilité), il ne peut sortir que des petits esprits étriqués et des calculs conjoncturels et démagogiques de ceux qui pensent que la puissance d’une langue et son universalité proviennent uniquement de son poids politique. La seule langue européenne est la traduction, disait Umberto Ecco. Or pour traduire, il faut parler et écrire au moins deux langues. Décidons vite et bien pour la première, les autres   suivront. Et comme l’écrivait le poète René Char dans un fragment des Matinaux : «Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront».