La langue des Marocains

Les mêmes qui pourfendent les francophones pour leur «acculturation» ne réalisent pas combien l’argument peut leur être retourné. “Jmal mataychoufch hdabto” ! Le recours à  l’arabe classique en tant que langue de communication peut être taxé, comme l’usage du français, de procédé d’acculturation !

Lors d’un colloque organisé à Rabat à l’occasion de la journée nationale de la presse, il a été tiré une nouvelle fois à boulets rouges sur les journaux en langue française. Mais pas seulement. Le recours à l’arabe dialectal par certains supports a également été vilipendé. Dans son édition du 22 novembre, le journal Attajdid se fait ainsi l’écho des critiques lancées au cours de cette rencontre à la presse écrite «qui a adopté le français ou est tombée dans l’usage du dialectal de la rue dans un pays dont la langue est l’arabe classique». Français et arabe dialectal mis sur le même pied d’égalité, voilà qui ne manque pas d’intérêt.

Dans un premier temps, oublions la langue de Voltaire, lourde comme on sait du passif colonial et focalisons-nous sur celle de Hocine Slaoui, d’Ahmed El Bidaoui ou de Abdessadak Ch’kara. Ainsi donc, la langue du Maroc, selon l’un de ces éminents conférenciers, serait l’arabe classique. Qui dit langue du Maroc, dit langue des Marocains. Et qui dit langue dit dimension constitutive de l’identité nationale. Il est effectivement inscrit dans la Constitution que la langue officielle du Maroc est l’arabe. Mais, à ce que l’on sache, le législateur n’a pas précisé de quelle langue arabe il s’agissait. De celle du Livre sacré ou de celle que certains qualifient de «de la rue». Qu’il s’agisse de la première et il me faudra considérer que ma grand-mère – que Dieu ait son âme en Son saint paradis – n’était pas une «vraie» Marocaine. La pauvre dame ne comprenait en effet pas grand-chose aux discours savants tenus en arabe classique à la radio et à la télévision, n’ayant pas eu, comme une bonne partie de la population, la chance d’être alphabétisée. Quant aux «acculturés», passés par l’école de l’ancien «protecteur» auxquels sa petite fille avoue humblement son appartenance, ils sont naturellement exclus du propos car porteurs de mauvaiseté nationale par faute avérée et reconnue. Reste que cette exclusion a quelque chose de particulièrement savoureux quand elle les place aux côtés du plus grand nombre, aux côtés de ceux que d’aucuns traitent avec condescendance de «petit peuple». Celui-ci non plus, pour n’avoir pas été au-delà du m’sid ou du niveau de l’enseignement primaire, n’a pas grand-chose à voir avec l’arabe classique. Pour belle et sacrée que soit cette langue, elle lui demeure étrangère. Sa langue maternelle, c’est cet arabe dialectal plein de gouaille et de verve qui se nourrit de l’humus du pays. C’est l’amazigh comme les pouvoirs publics se sont enfin décidés à le reconnaître en diffusant des journaux télévisés dans les trois idiomes. Si elle est toutes celles-ci à la fois, sa langue maternelle ne peut, en aucune façon, être l’arabe classique.

Poussons un peu plus le bouchon et rappelons qu’au VIIe siècle, quand les troupes de Oqba Ibn Nafiî déferlèrent sur le Maghreb, cet arabe qu’ils véhiculaient représentait aux yeux des populations locales amazigh la langue de l’envahisseur. Sous le poids des siècles, la greffe a pris. Selon les régions, la population s’est plus ou moins arabisée. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit devenue «arabe». Arabo-amazigh oui, arabe tout court certainement pas. Son arabe ne saurait donc en aucune manière être celui des cavaliers de Oqba Ibn Nafiî. Il est celui dans lequel les mères marocaines ont chanté leurs comptines, celui par lequel s’expriment les émotions et les sentiments marocains.

Alors, autant pour ce qui est du français, on peut, non pas admettre mais comprendre la sensibilité sur le sujet vu l’antécédent historique, autant ce rejet hautain à l’égard de l’arabe marocain est proprement insupportable. Il exprime un refus de prendre en compte toutes les dimensions de notre identité, attitude qui relève, ni plus ni moins, du mépris de soi.

Les mêmes qui pourfendent les francophones pour leur «acculturation» ne réalisent pas combien l’argument peut leur être retourné. Jmal mataychoufch hdabto ! Le recours à l’arabe classique en tant que langue de communication peut être taxé, comme l’usage du français, de procédé d’acculturation ! Car, au risque de nous faire pendre sur la place publique, répétons-le : l’arabe dont il est fait usage au niveau de nos médias audiovisuels tient autant de la langue étrangère pour le Marocain du Maroc profond que le français. Quand les détenteurs de savoir et de pouvoir aspirent vraiment à établir la communication avec leurs concitoyens, ils savent d’emblée dans quelle langue s’exprimer. Ainsi donc du candidat aux élections. Dans quelle langue parle-t-il ? A ceux qui posent l’arabe classique comme la langue de ce pays de nous donner leur réponse…