La guérite du gardien de nuit

Alors qu’un soleil timide tarde encore à se coucher par cet après-midi du mois de décembre, un homme, la quarantaine incertaine, se tient debout devant une guérite peinte aux couleurs du drapeau national.

Deux bandes bicolores verticales donnent aux planches en bois de cette petite cabane un air de fête. L’homme se penche pour allumer un petit réchaud alimenté par une mini bombonne de gaz dont la couleur rouge vient soutenir celles de la guérite. Il pose une bouilloire et s’apprête à préparer un thé à la menthe. Il émane, en effet, de son petit abri une forte et entêtante odeur de menthe qu’accompagne la musique fusant d’un petit transistor suspendu à un clou planté à même la paroi de la guérite. Le poste diffuse une chanson en anglais qui fleure bon le grand tube des années 70, Hotel California, chantée par le groupe californien Eagles. Célèbre par le grand solo de guitare de plus de deux minutes et qui, à lui seul, dure plus du quart de la chanson, cette dernière était la dernière chose à laquelle on pouvait s’attendre à entendre devant la guérite de ce gardien de quartier dont le minuscule abri est adossé à une villa cossue dans un quartier de la classe moyenne supérieure de la ville. Fermée pendant la journée par un solide cadenas, la guérite se transforme juste avant le crépuscule en maison de gardien. Ce dernier, comme pour faire tarder le coucher du soleil, se prépare lentement à affronter une énième nuit de solitude, en se faisant un petit thé, puis en arrosant une plante dans un pot de fortune fait d’une moitié de bouteille d’eau minérale en plastique. Il verse doucement de l’eau sur la plante en fredonnant, dans une langue qui n’est ni de l’arabe ni de l’anglais, sur l’air de Hotel California et notamment sur le refrain : «Welcome to the Hotel California/ Such a lovely place/ Such a lovely face/ Plenty of rooms at the Hotel California/Any time of year/ You can find it here».

S’affairant avec des gestes lents dans ce minuscule espace à vivre à la recherche des ustensiles et produits nécessaires à sa future cérémonie du thé, le gardien continue à accompagner les Eagles dans cette étrange langue de lui seule connue. Et c’est comme si cette petite guérite se transformait en cet hôtel mythique du refrain de la chanson : «Bienvenue à l’Hôtel California/Quel endroit merveilleux/quel visage ravissant/Il y a plein de chambres à l’Hôtel Calofornia/Tout au long de l’année/Vous pouvez en trouver ici». Et pendant que la musique fuse de la cabane en bois accompagnée de l’arôme de la menthe et du thé, la gardien s’engouffre dans son abri, enfonce un bonnet sur la tête et s’installe sur la moitié d’un lit, seul gabarit à même de tenir dans cet espace. Il sirote son thé, les pieds dehors et la tête complètement enveloppée dans le groove du fameux solo de guitare des Eagles. A un moment, dans la chanson, le groupe semblait parler à la place du gardien de nuit : «Relax said the nightman/We are programmed to receive/You can check out any time you like/But you can never leave». (Reste calme, dit le gardien de nuit/Nous sommes là pour accueillir/Tu peux quitter l’hôtel quand tu veux/Mais tu ne pourras jamais partir.)

Magie de la musique lorsqu’elle est, comme disait Henry Miller, ce «bruit que fait le nageur dans l’océan de son inconscient». Mais dans ce quartier calme de la ville, le gardien ne va pas tarder à quitter ce monde mythique à cause de l’hétéroclite programmation de la radio. Une autre musique, plus bruyante à son goût, a pris place mais n’a pas eu sa faveur. Il tourne le bouton de son FM en quête  d’autres stations, puis renonce, éteint le poste et s’extirpe de sa guérite. Dehors, le soleil n’est plus là et la rue bordée d’arbres alourdis d’oranges amères sent fort la fleur d’oranger. L’ultime filet de lumière du jour s’estompe et donne cette étrange et angoissante semi-invisibilité qu’on appelle «l’entre chien et loup», alors qu’un chat vient de sauter sur le mur de la villa sur laquelle la guérite est adossée. Près de la porte de la maison, un prénom de fille est gravé dans une plaque de marbre gris anthracite. Une tradition entretenue par de nombreux propriétaires de villas dans le quartier consiste à baptiser leurs demeures aux noms de leurs filles. Est-ce pour compenser le fait, qu’au final, ce sont les mâles qui hériteront des deux parts ? Peut-être, ou peut-être parce qu’un prénom féminin (Villa Sabrine) est bien plus chic que Villa Abdelkader… Le gardien, lui, n’a pas d’avis sur la question. Sa guérite ne porte ni son nom, ni même le numéro de la villa qu’il garde. La nuit tombe brusquement sur la guérite. Derrière les rideaux de la maison des lumières s’allument, des silhouettes se dessinent…On entend le bruit fort  du son d’un poste de télévision que l’on vient d’allumer… Dans la rue déserte flotte encore l’écho de quelques bribes de la chanson des Eagles : «Last thing I remenber/I was running for the door/I had to find the passage back to the place I was before».