La grande inconnue

Qu’il s’agisse d’Annahda en Tunisie ou du PJD au Maroc, tous deux partagent une idéologie commune avec les salafistes, à  savoir la suprématie de la loi de Dieu sur toute autre considération. Ce qui les en distingue, c’est leur volonté affichée de jouer le jeu de la démocratie. Qui va l’emporter ? La logique démocratique ou les lectures littérales de la religion ? Telle est la grande inconnue de ce qui se joue actuellement, en Tunisie comme au Maroc.

L’information est trop savoureuse pour la laisser passer. A lire les commentaires hilares, elle aura beaucoup fait s’esclaffer sur le net. Il y a de quoi ! En provenance de Belgique, il s’agit d’une vraie histoire belge mais d’un genre nouveau. Le héros en est un Belgo-marocain du nom de Fouad Belkacem, alias Abou Imran. A priori, ce n’est pas quelqu’un qui fait dans le comique. Plutôt dans l’illumination. Défrayant régulièrement la chronique par ses propos haineux à l’égard des «mécréants», ce binational, qui est né et a grandi en Belgique, est le leader de Charia4Belgium, un groupuscule islamiste radical. La dernière sortie de Belkacem remonte au début de l’été.

Après le contrôle d’identité d’une convertie en niqab qui a dégénéré en incidents, le chef de file de Sharia4belgium a copieusement invectivé les autorités belges. «Nous n’avons pas un gramme de respect pour vous, mécréants, ni pour votre façon de vivre. Notre religion et notre mode de vie sont supérieurs aux vôtres !», leur a-t-il balancé entre autres joyeusetés. Déjà poursuivi pour incitation à la violence dans le cadre d’une affaire précédente, Abou Imran a été écroué pour purger une peine de prison de trois mois. Là, alors qu’il ne lui reste plus qu’un mois pour recouvrer la liberté, notre homme a demandé à être marié en prison. Mais l’élu municipal appelé à célébrer le mariage a refusé de se déplacer, estimant que Belkacem n’a pas à bénéficier d’une mesure d’exception accordée aux personnes gravement malades ou aux condamnés à de longues peines de prison. En effet, Abou Imran est en bonne santé et il sort de prison dans un mois. La question est de savoir pourquoi il est si pressé de se marier. Ouvrez grand vos yeux parce que la réponse vaut son pesant d’or : Monsieur Belkacem veut convoler le plus rapidement possible en justes noces parce que sa fiancée est, à en croire les journaux belges, enceinte. Vous avez bien lu : ENCEINTE ! Ainsi donc, ce «bon» musulman, par ailleurs déjà marié et père d’un enfant, s’apprête-t-il (horreur et damnation !) à donner le jour à un «ould lahram», «ibnou zina» ! Lui qui, qmiss blanc et barbe sur la poitrine, consacre ses jours à prêcher la bonne parole et à vouer aux gémonies «les mécréants» ! On peut faire confiance à ce rédempteur du dimanche, par ailleurs poursuivi au Maroc  (une affaire de drogue qui lui fait encourir 8 ans de prison), pour trouver comment justifier l’existence de cette «fiancée enceinte» (zaouaj moutâa ou autre argument) mais il faut bien avouer que cela fait désordre. Et, surtout, fait s’esclaffer devant ce qui tient vraiment du gag.

Malheureusement, les illuminés du genre d’Abou Imran ne nous font que très rarement rire. Leurs faits d’armes, qui se multiplient dangereusement, tendent plutôt à jeter dans la consternation. Ainsi en est il des derniers incidents survenus en Tunisie la semaine passée. Créant l’émoi sur les deux rives de la Méditerranée, ils témoignent d’une dérive inquiétante au pays de «la révolution de jasmin» dont le monde entier avait loué le pacifisme et la maturité. En marge du Festival de Carthage contre la tenue duquel ils manifestaient, des salafistes ont passé à tabac un Français d’origine tunisienne, conseiller socialiste de la Sarthe, parce que sa femme et sa fille portaient des tenues d’été. S’agissant d’un élu français, l’affaire a fait grand bruit, d’autant qu’il y a eu plusieurs autres blessés au cours de ces incidents. L’arrivée au pouvoir des islamistes d’Annahda a créé comme un appel d’air en direction des intégristes qui n’hésitent plus à vouloir imposer leur loi. Ennahda nie toute collusion avec ces groupuscules et invoque la période de transition mais l’inquiétude grandit du côté des femmes et des modernistes. Dès lors beaucoup, à la lumière de ces dérives inquiétantes, réinterrogent le concept d’«islamisme modéré» appliqué au pouvoir en place en Tunisie. Et au parti majoritaire au sein de notre propre gouvernement. Qu’il s’agisse d’Annahda ou du PJD, tous deux partagent une idéologie commune avec les salafistes, à savoir la suprématie de la loi de Dieu sur toute autre considération. Ce qui les en distingue, c’est leur volonté affichée de jouer le jeu de la démocratie. Qui va l’emporter ? La logique démocratique ou les lectures littérales de la religion ? Telle est la grande inconnue de ce qui se joue actuellement, en Tunisie comme au Maroc. Quant aux tartuferies des Abou Imran, on ne peut que souhaiter leur multiplication pour nous offrir de nouvelles occasions de rire plutôt que de s’affliger.