La face cachée de l’indigent

«Il faut prendre l’argent là  où il est, c’est-à -dire chez les pauvres.
Bon, d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent,
mais il y a beaucoup de pauvres.»

Ily a d’abord ce titre d’un journal qui sonne comme un slogan lancé par un député de l’opposition dans n’importe quel parlement démocratiquement élu : «Toujours autant de pauvres qu’il y a dix ans !» Il s’agit en fait d’une lecture de ce qu’on a appelé la carte de la pauvreté au Maroc, celle-là même que le Haut Commissaire au Plan a gardé sous le coude des mois durant. Bien sûr, une carte peut être lue comme on regarde un verre à moitié plein ou à moitié vide : on peut faire une lecture optimiste et relativiser la notion de pauvreté ou, au contraire, n’y voir que la face sombre et permanente d’une tare sociale qui croît et s’étend.
Et puis, il y a les chiffres, ce sont les meilleurs instruments de leurre de ceux qui veulent brouiller ou camoufler la réalité qui, elle, se manifeste au grand jour. On nous dit qu’il y a pauvres et pauvres. Vous saviez, vous, qu’il existe une catégorie d’indigent appelé «pauvre relatif» ? Un pauvre relatif, c’est un pauvre type qui dépense moins de 11 DH par jour, mais en ville. C’est comme la fable du rat des villes et du rat des champs : le pauvre type de la cambrousse, lui, ne dépense que 9 DH par jour. Ce qui est curieux, c’est qu’il n’existe presque pas de différence entre le pauvre relatif urbain et le rural : deux dirhams. Est-ce pour cela que beaucoup de pauvres préfèrent, tant qu’à faire, mener grand train en ville avec onze balles ? Mais selon les chiffres du dernier recensement on nous assure que c’est bien le contraire, puisqu’il y a de plus en plus de pauvres dans le monde rural et de moins en moins en ville On ne sait pas si ça rassure la population de savoir que les pauvres sont dans les campagnes. On fait vraiment de drôles de lecture lorsqu’il s’agit de lire la carte de la pauvreté, notamment quand le sabir technocratique s’en mêle et présente les choses avec ce quant-à-soi de l’expert qui vise l’objectivité absolue mais qui, parfois, frise l’humour noir involontaire. Pauvre relatif ! Tu parles, ce n’est même pas un euphémisme, c’est presque une insulte. Et pourquoi pas pauvre con pendant qu’on y est ? Il faut imaginer la tête d’un pauvre relatif, car les pauvres ont aussi des têtes; des têtes de pauvres, mais c’est une tronche quand même. Alors, un pauvre relatif en milieu urbain, c’est un mec qui se lève le matin en comptant ses moins que 11 balles. Il faut qu’il vive toute la journée avec cette somme modique – mais c’est mieux que rien – sinon il ne passe pas la grille des statistiques et risque de se retrouver dans la rue. Et là, il n’est plus un pauvre relatif, il n’est plus ce pauvre type qui compte ses moins que 11 balles et enrichit les rapports de la Banque mondiale, du FMI, des discours populistes, altermondialiste, marxiste, léniniste, islamiste et autres institutions qui recensent les pauvres pour mieux identifier les riches mais les riches on en a vite fait le tour. Non, le mec il n’est plus rien; pire il est moins que rien ; et moins que rien, c’est que dalle ! Et voilà comment on bascule d’une catégorie de pauvreté – toute relative certes et où l’on était en bonne et fraternelle compagnie avec les gens de peu ou de pas grand-chose – voilà comment on bascule dans ce moins que rien qui est l’autre nom du néant. Entre l’être et le néant, il y a moins de 11 dirhams.
Bon, on ne voulait pas se lancer dans cette démonstration sordide et chiffrée de la misère mais comment ne pas lire ce que le Haut Commissariat met à la disposition des médias tout en relativisant les chiffres par les lettres. Mais c’est peut-être bon à savoir, quitte à s’en indigner et en rire. Il reste à entretenir constamment en soi ces deux moyens de la résistance ordinaire et celle de tous les jours: la capacité de s’indigner et celle de rire. Alors restons dans le domaine du rire car chez «les pauvres relatifs» il y a aussi des rigolos, même si l’on ne prête qu’aux riches. A ce sujet d’ailleurs, Pierre Dac disait que donner aux pauvres prête à rire et, comme un écho, cette boutade d’Alphonse Allais, en guise de conseil en matière de ponction fiscale : «Il faut prendre l’argent là où il est, c’est- à-dire chez les pauvres. Bon d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres».Et plus radical, cet aphorisme de Henry Miller qui, question indigence, en connaît un bout : «Quand la merde vaudra de l’or, le cul des pauvres ne leur appartiendra plus.» Ou version récente, plus extrémiste et darwinienne : «Quant la merde sera à vendre, les pauvres naîtront sans cul»