La dignité recouvrée

Le geste désespéré du jeune bachelier, réduit à  vendre des légumes pour survivre, avait bouleversé au-delà  de toute mesure ses compatriotes. La gifle qu’il a reçue d’une responsable municipale, gifle qui l’a poussé au suicide, l’ensemble de la population en a ressenti la brûlure. L’humiliation. L’humiliation dans laquelle le régime de Ben Ali, par son mépris et son arbitraire, l’exposait au quotidien.
plus qu’une histoire de travail et de pain, la question est devenue une affaire de dignité à  recouvrer.

Inimaginable ! La tranquille et sage Tunisie réalise l’impensable : chasser, sous la pression de la rue, son dirigeant ! Du jamais vu dans le monde arabe ! Une contestation sociale qui, en juste un mois, se transforme en révolution. Un événement historique pour tout le Maghreb !

Au micro tendu devant lui, le jeune Tunisien, encore sous le choc du départ brusque et peu glorieux de son président, répète : «Qu’il est beau d’être libre ! Qu’il est beau de pouvoir parler librement». Sur les écrans du monde entier qui, ce 14 janvier 2011, passent en boucle l’information, le même mot revient dans les commentaires à chaud : «Liberté !». Suivi de «dignité», «fierté», «bonheur». La nouvelle de la chute du président Zine El Abidine Ben Ali a fait l’effet d’une bombe. Certes, depuis un mois, une agitation sociale sans précédent secouait la Tunisie. L’immolation par le feu de Mohamed Bouâzizi, aujourd’hui au panthéon de la Révolution de Jasmin, avait fait sauter le verrou de la peur. Une peur qui, pendant plus de deux décennies, a paralysé les Tunisiens au point de renvoyer d’eux, notamment auprès de leurs proches voisins, l’image d’un peuple faisant le dos rond. Autant en Algérie ou au Maroc, la rue avait grondé plus d’une fois depuis les indépendances, autant en Tunisie, la voix de la contestation était restée ténue, portée par quelques rares, et courageux, militants des droits de l’homme. En elles-mêmes déjà, les manifestations de ces dernières semaines étaient du jamais vu. Peu cependant avaient vu en elles autre chose qu’un coup de colère momentané, à dimension purement sociale, provoqué par le chômage et la flambée des prix. Or le geste désespéré de ce jeune bachelier, réduit à vendre des légumes pour survivre, avait bouleversé au-delà de toute mesure ses compatriotes. La gifle qu’il a reçue d’une responsable municipale, gifle qui l’a poussé au suicide, l’ensemble de la population en a ressenti la brûlure. L’humiliation. L’humiliation dans laquelle le régime de Ben Ali, par son mépris et son arbitraire, l’exposait au quotidien. Alors, plus qu’une histoire de travail et de pain, la question est devenue une affaire de dignité à recouvrer. «Les Tunisiens sont enfin devenus un peuple», déclarait sur une chaîne française Moncef Marzouki, figure de proue de l’opposition tunisienne en exil.

Alors, de cet événement proprement incroyable, que retenir ? Plusieurs choses, à citer dans le désordre. Un, nous venons de vivre, comme souligné par nombre de commentateurs, la première «révolution numérique» de l’histoire. Sans encadrement ni leaders politiques, un peuple a réussi la prouesse de se libérer d’un dictateur. Et cela, grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Les messages et les images ont circulé sur la toile, soudant les contestataires et organisant leurs actions. Toutes les tentatives du régime pour entraver ces prises de parole ont été vaines. Voilà qui devrait donner à réfléchir à nos gouvernants, comme à nos partis politiques d’ailleurs pour ce qui est de l’action militante.

Deuxième chose, également très commentée, cette révolution s’est faite au nom de la liberté et non au nom de Dieu. Pour la démocratie et non pour gagner une hypothétique place au Paradis. Une immense, une merveilleuse bonne nouvelle pour tous les démocrates musulmans. Merci, amis tunisiens pour ce formidable espoir que vous refaites renaître. Entre des régimes autocratiques et le spectre islamiste, l’alternative démocratique est donc toujours possible.

«Yes, we can !». A côté de «Ben Ali, dégage», le mot d’ordre d’Obama parmi les slogans des révolutionnaires du 14 janvier.
Etrange paradoxe que cette présence inopinée des USA au cœur d’un combat révolutionnaire. Cela nous rappelle cet autre moment historique que fut l’élection d’un président noir à la tête de la première puissance mondiale. Un président qui, en saluant «le courage et la dignité du peuple tunisien», fut d’ailleurs le seul de ses pairs à trouver immédiatement les mots justes pour rendre hommage aux acteurs de la Révolution de Jasmin. «Yes, we can». Les Tunisiens viennent de le prouver.