La culture du retard

Le premier discours à  la nation du Roi Mohammed VI
au moment de son intronisation frappa les esprits
par un détail combien important : il démarra à  l’heure programmée. La volonté de changement était,
par ce fait, largement exprimée.

Luau détour d’une revue de presse, ce titre relatif à une manifestation publique: «L’ouverture officielle réussie malgré le retard des officiels». Dans le corps de l’article, le journaliste ne s’appesantit cependant guère sur le point qu’il a mis en exergue. Il se contente de le relever, puis de passer son chemin, sans plus de commentaires. Comme s’il n’y avait rien à dire.

Parce qu’il n’y aurait rien à faire ? A quoi bon en effet s’attarder sur ce qui apparaît au regard de tous comme une norme, non seulement établie, mais intangible ? Dans notre belle contrée, en matière de ponctualité, l’exceptionnalité ne réside pas dans l’irrespect mais dans le respect de l’heure. Une manifestation, surtout officielle, qui commence à l’heure dite, voilà qui fait l’événement, non l’inverse. Et tout le monde s’en accommode, comme si, effectivement, on ne pouvait rien y faire.

Face à la somme de dysfonctionnements qui plombent le développement du pays, les bras, souvent, en tombent. Les défis à relever sont si nombreux qu’il est difficile de ne pas céder au découragement. D’autre part, autant pour les contraintes objectives, comme par exemple la flambée des denrées alimentaires, du pétrole ou de tout autre intrant conditionnant la politique économique, les réponses pertinentes se trouvent et s’appliquent, autant, dès lors qu’il s’agit de facteurs immatériels comme des attitudes sociales arrêtées, cela devient autrement plus complexe.

Agir sur les mentalités est une opération de longue haleine qui requiert, outre le temps, la mise en place d’outils adéquats et la capacité d’influer sur ceux que l’on voudrait voir opérer la mue nécessaire. Ainsi, sans élimination, ou du moins réduction de ce fléau absolu qu’est la corruption, il est illusoire de croire que l’on puisse mener à bien quelque réforme que ce soit en matière de justice, de santé ou de bonne gouvernance.

La corruption est cependant si étroitement liée à la nature même du système en place qu’elle en est devenue consubstantielle, d’où la difficulté formidable qu’il y a à la combattre. Mais si cette maladie sociale reste celle qui grève le plus dramatiquement les potentialités de développement du pays, elle n’est pas la seule. Tout un ensemble de comportements y participent, traduisant tant la faiblesse de l’esprit civique que celle du sens des responsabilités.

Or sur certains d’entre eux, à la différence d’une problématique aussi lourde que la corruption, il est possible d’agir et d’obtenir des résultats sur une durée relativement courte. Bien que, par facilité, on range dans le registre du culturel le rapport désinvolte entretenu au temps, il n’en demeure pas moins une de ces attitudes viciées qui porte atteinte à la bonne marche de l’économie comme à un des fondements majeurs de l’Etat de droit ; le respect du citoyen et, plus génériquement, celui dû à autrui.

Une étude devrait être faite pour calculer le coût économique de tous les retards engendrés par cette incapacité généralisée à la ponctualité, qu’il s’agisse de travaux inaccomplis dans les temps impartis ou du temps gaspillé à connaître des attentes répétées. Du plombier au ministre, ce travers est très démocratiquement partagé.

Dans le monde actuel, libéral à outrance, «le temps, c’est de l’argent», répétons-nous à satiété. Dans les entreprises modernes, tenues par des obligations de rendement, les réunions, en règle générale, commencent à l’heure, le boss lui-même donnant le ton. Mais en dehors de ces structures, l’histoire est tout autre.

Les « officiels » ne sont pas ceux qui donnent le meilleur exemple en matière de ponctualité, leur retard relevant quasiment du rituel protocolaire. En fait, c’est la nature même de la gouvernance en place qui l’induit, vu la logique de sujétion qui sous-tend les rapports de pouvoir. Faire attendre l’autre exprime le pouvoir qu’on a sur lui.

Un subordonné s’amuserait-il à faire attendre son supérieur ? S’il veut se faire virer, oui, sinon, il sera là bien avant ce dernier, au cas où il prendrait à ce dernier l’idée d’arriver à l’heure. La réciproque est loin d’être vraie. C’est là que le bât blesse. S’il le faut, on veut bien continuer à être des « sujets » mais des « sujets citoyens », c’est-à-dire des personnes dont on respecte les droits, tous les droits, et qu’on ne place pas dans des situations d’assujettis.

Les Anglais sont des sujets de Sa Majesté, mais au pays de Sa Majesté Elisabeth d’Angleterre, la ponctualité est le premier respect dû à ceux sur qui l’on règne. De cette qualité d’ailleurs, il est dit qu’elle est la politesse des rois. Le premier discours à la nation du Roi Mohammed VI au moment de son intronisation frappa les esprits par un détail combien important : il démarra à l’heure programmée. La volonté de changement était, par ce fait, largement exprimée.

On aurait souhaité qu’elle s’inscrive définitivement dans les mœurs politiques. Alors, disons-le clairement, sans détours superflus : Mohammed VI doit renouer avec cet élan initial. Etant la plus haute autorité du pays, il lui revient de donner une impulsion dans ce sens.

En effet, si lui-même adopte de manière rigoureuse la règle de l’exactitude et fait de celle-ci un impératif incontournable, tous les représentants de l’autorité seront dans l’obligation de lui emboîter le pas. Que, pour une fois, le mimétisme des faits et gestes royaux serve l’instauration d’us asseyant l’Etat de droit ! On ne peut espérer voir le pays se développer en faisant perdurer cette culture du retard. Un retard est un retard, dont l’histoire, à terme, finit par être comptable.