La caresse de l’air sur la peau

Savoir qu’une femme se met en danger pour le seul fait de découvrir son visage devrait donner à  réfléchir à  ces Françaises ou Anglaises et même Marocaines qui parlent de liberté à  propos du niquab ! Pourquoi ne troqueraient-elles pas leur place,
à  Paris, Londres ou Bruxelles
avec celles qui, à  Kaboul
ou Djeddah, voudraient
juste pouvoir sentir
la douce caresse de l’air
sur leur peau ?

D’un geste assuré, elle plante son «micro» sous le nez de son invité et mitraille celui-ci de questions. Comment trouve-t-il le jardin public ? Y relève-t-il des changements particuliers ? Qu’y fait-il quand il s’y rend ? L’invité répond spontanément et du tac au tac. La présence de la caméra ne l’intimide pas. Quant à son interviewer, il est tout à fait à l’aise avec lui. Normal ; il s’agit de sa sœur, une enfant comme lui, de dix ans tout au plus.
Une fillette qui joue à la journaliste sous l’œil attendri des adultes, le fait serait banal, n’eut été le contexte et la nationalité de l’intéressée. Quand on comprend qu’il s’agit d’une petite Afghane et que cela se déroule à Kaboul, la scène prend un tout autre relief. Du coup, chaque détail se charge de poids. Le regard vif de la fillette, sa manière d’user d’un stylo comme d’un micro, le tendant à son frère puis le ramenant à elle pour y parler avec un naturel confondant, le père en arrière-plan qui regarde en silence et, enfin, cette pièce, murs écaillés et matelas jetés à même le sol où, au beau milieu du pauvre décor, trône fièrement un poste de télévision. Ces images sont celles d’un reportage sur Arte consacré à l’Afghanistan de l’après-Talibans. On y apprend que devenir journaliste est à présent le rêve de beaucoup de petites Afghanes. Depuis le départ des Talibans, les chaînes de télévision sont passées de une à quatorze. Mais la grande première est que, dans le petit écran, un visage est devenu familier. Il est celui d’une femme, afghane et dévoilée. Une jeune femme qui anime une émission et que l’on voit, de ce fait, en compagnie d’hommes, les interviewant et dialoguant avec eux. Un fait proprement révolutionnaire dans un pays dont on ne connaît du second sexe que ces ombres bleues glissant silencieusement dans leur prison de voiles.
La naissance de cette première star féminine de la télé afghane est, comme on peut s’y attendre, diversement accueillie. Filmée par l’équipe d’Arte, la jeune femme apparaît maquillée, avec une jupe qui s’arrête aux genoux et des talons hauts. Mais, là, on est dans les locaux de la chaîne. Dans les prises extérieures, la tenue est tout autre. La tunique flotte jusqu’au sol et un voile est jeté sur les cheveux. On ne badine pas avec une société profondément conservatrice. La jeune animatrice afghane raconte au micro d’Arte qu’elle fait parfois l’objet de jets de pierres quand elle marche dans la rue. Qu’elle sait sa vie en danger, pouvant à tout moment être la cible d’un intégriste. Mais elle se dit prête à braver tous les risques pour participer à la libération de la femme afghane, cet être que les Talibans avaient renvoyé à l’âge de pierre, lui interdisant d’étudier, de travailler, allant même jusqu’à limiter son accès aux soins. Alors, des émules, cette première journaliste femme en fait déjà avec ces fillettes qui, au lieu de jouer à la poupée, s’inventent un micro et miment des interviews.
Paradoxe des situations. Alors qu’en Afghanistan des musulmanes se font caillasser parce qu’elles ont l’audace de montrer leur visage, d’autres, sous des cieux où personne ne les y contraint, opèrent le retour inverse et revendiquent le droit de se transformer en spectre noir. Me revient à l’esprit cette colère d’une vieille et célèbre journaliste égyptienne, Amina Saïd, rencontré au Caire il y a des années de cela. «Notre génération, disait-elle, s’est battue pour l’émancipation féminine. Moi-même, la police m’a traînée par les cheveux parce que j’avais arraché mon voile». Tout cela, pour quoi ? Pour qu’aujourd’hui nos petites filles qui, grâce à notre combat ont pu étudier et devenir des citoyennes à part entière, reviennent au voile et à la soumission. Quelle tristesse !
Le débat sur le hijab, aujourd’hui sur la burqua, l’un comme l’autre étant revendiqué par celles qui le portent comme relevant de la liberté individuelle ne peut faire l’économie de cette histoire. Cette histoire si récente de nos mères pour qui ôter le voile exprimait effectivement le premier pas de l’émancipation. Ce débat ne peut faire l’économie de cette histoire passée mais également de ce temps présent en cours dans des pays tels l’Afghanistan ou l’Arabie Saoudite. Savoir qu’une femme se met en danger pour le seul fait de découvrir son visage devrait donner à réfléchir à ces Françaises ou Anglaises et même Marocaines qui parlent de liberté à propos du niquab ! Pourquoi ne troqueraient-elles pas leur place, à Paris, Londres ou Bruxelles avec celles qui, à Kaboul ou Djeddah, voudraient juste pouvoir sentir la douce caresse de l’air sur leur peau ?