La cantatrice du sanglot arabe

La «kalthoumania» a déferlé sur le monde arabe comme une vague
de mélancolie qui se mêlait à  l’euphorie de l’indépendance recouvrée par les uns, de la révolution entamée par les autres. Rêve et révolution, nostalgie d’une unité arabe qui n’a jamais existé, mais qu’entretiennent des slogans unionistes brandis par de jeunes officiers issus du peuple.

Dans le monde arabe, quelle est la voix qui a traversé toutes les frontières, les idéologies et même les confessions sans soulever la moindre contestation ? C’est une voix de femme, assurée, forte, cristalline, vibrante quelquefois, et toujours soutenue, continuellement tendue comme des cordes de soie solides et chatoyantes.

Celle d’Oum Kalthoum, dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance. Cette cantatrice que l’on n’évoque plus, notamment en Egypte, que par des surnoms et des superlatifs : la Quatrième Pyramide , l’Astre de l’Orient, la Dame du chant arabe et bien d’autres périphrases emphatiques qui traduisent la passion qu’elle suscitait et l’engouement qu’elle connaît encore depuis sa disparition en 1975.

Née dans une famille de paysans, elle était, dès son jeune âge, la seule voix féminine à s’élever dans un univers d’hommes farouches mais passionnés par le chant et la musique. Sa vie est tout un symbole de réussite qui l’a propulsée dans la légende et puis dans le mythe arabe, lequel a traversé cette vaste contrée jusqu’aux confins de l’Atlantique.

Au Maroc, au cours des années cinquante et soixante, trois portraits étaient le plus souvent accrochés aux murs jusque dans les maisons les plus modestes : celui de Mohammed V en noir et blanc et, non loin, un diptyque représentant Oum Kalthoum et Mohamed Abdelwahab dans deux petits cœurs reliés comme des anneaux et grossièrement coloriés.

Cette «kalthoumania» a déferlé sur le monde arabe – alors que les moyens de communication n’étaient nullement ce qu’ils sont devenus aujourd’hui – comme une vague de mélancolie qui se mêlait à l’euphorie de l’indépendance recouvrée par les uns et de la révolution entamée par les autres. Rêve et révolution, rêve et évolution de la nostalgie d’une unité arabe qui, historiquement, n’a jamais existé mais qu’entretiennent des slogans unionistes brandis par de jeunes officiers issus du peuple.

Oum Kalthoum en entonna quelques-uns sans grande conviction, qui ne resteront pas dans les annales. Elle a connu et traversé sans encombre – comme un certain nombre de vedettes de l’époque – les deux régimes, monarchiste et révolutionnaire, et a pu, grâce à l’adulation et à la frustration de tout un peuple, accompagner son désenchantement politique et panser ses blessures en le berçant de ses chants langoureux.

Mais le répertoire d’Oum Kalthoum est aussi varié qu’éclectique. On sait que nombre de ses succès sont des chansons religieuses ou mystiques. Un de ses meilleurs paroliers, poète éperdument et silencieusement amoureux de la diva, qui n’est autre que Ahmed Rami, est l’auteur de la traduction et de l’adaptation des Roubaâyate («les quatrains») de Omar Khayyam, poète mystique et saint buveur. Rami va bien entendu sucrer tout ce qui est de par trop extatiquement sulfureux dans les quatrains, car la diva était une croyante ordinaire.

Ahmed Rami a écrit près de la moitié des chansons d’Oum Kalthoum qui en compte 283, selon Sélim Nassib, journaliste et écrivain franco-libanais et auteur d’un roman librement inspiré de la vie du poète et parolier égyptien décédé six ans après la disparition de celle qui aura été son inaccessible étoile.

Aujourd’hui, la famille de la cantatrice arabe veut participer à la création d’un musée alors que la villa où elle a passé les dernières années de sa vie n’existe plus à cause de la spéculation immobilière. On parle aussi d’éditer, comme si c’était un exploit, l’ensemble de son répertoire en CD ainsi qu’une biographie, la seule autorisée, qui sera adaptée en feuilleton télévisé.

Celui-ci sera, dit-on, différent de celui où l’actrice Sabrine avait incarné Oum Kalthoum. Ainsi, chez les Arabes, c’est bien connu, si tout commence par une chanson, tout finit par un feuilleton et autant en emporte le vent de l’oubli. Alors comment ne pas revenir à Omar Khayyam (traduction de Sélim Nassib) merveilleusement chanté par Oum Kalthoum et dont les paroles, exprimant un désarroi existentiel et exaspéré, résument cette célébration dérisoire du centenaire d’une grande dame du chant : «On m’a revêtu du manteau de la vie sans me consulter / On me l’enlèvera sans que je sache / Ni pourquoi je suis venu ni où se trouve l’issue».