La «mélancolère» d’un rieur solidaire

On a beau construire des musées, des salles de théà¢tre, et des conservatoires de toutes sortes, sans lecteurs de livres, il n’y aura, pour visiter ces lieux du savoir et de la connaissance, que des touristes et personnels d’ambassades, plus quelques rescapés de l’à¢ge de la culture polie par le temps qui passe.

De toutes les pratiques culturelles d’une société, la lecture est certainement celle qui est à  la source de toutes les autres. Plus encore, la lecture est prescriptrice de tout ce qu’on appelle «culture générale». Malgré le développement des médias et la généralisation de leur accès, la lecture est demeurée au centre de la formation et de l’information autour de la culture. Tout féru de théâtre, tout cinéphile, amateur d’arts plastiques ou consommateur de musique averti est, à  l’origine, un lecteur de livres, magazines et ouvrages culturels. Nul besoin ici d’avancer les chiffres des pays plus ou moins développés, qui sont autant d’indices de l’état de santé culturelle et artistique de leurs populations.

Au Maroc, une manifestation culturelle comme le Salon du livre de Casablanca (SIEL), inaugurée il y a deux décennies, avait tenté de galvaniser, au milieu des années 80, le secteur du livre et, partant, la pratique de la lecture. En ce temps-là , quelques maisons d’édition – dont deux ou trois résistent encore – sont nées à  la lecture au Maroc comme on naà®t à  la lumière sous un ciel bas et lourd. Un ciel de plomb en quelque sorte, métal hurlant comme diront les bons connaisseurs d’une célèbre BD du même nom et ceux qui n’ont pas oublié les années «80 de notre jeunesse» (salut Pr Lahbabi, en souvenir des années de fac, de la terrasse du café Chateaubriand à  l’Agdal, son Vieux Papes et ses petits verres hayati dont celui de «l’absent», retenu dans des couloirs, des mouroirs ou des parloirs ; des digressions sur Mattei au Maroc, du premier tracteur marocain du temps de Abderrahim Bouabid au ministère de l’Economie et de tant d’autres rêves effilochés comme la douce et appétissante fumée des brochettes et des frites de ce café, inoubliable lieu de mémoire d’une génération flouée par une histoire mal foutue, mal racontée, mal barrée… ; une histoire dont se dégage aujourd’hui le souffle fétide d’un temps gris et venteux dont on doit bien parler pour mieux l’oublier… ; salut Kundera et bonjour le Livre du rire et de l’oubli.

Revenons à  la lecture au Maroc ; quoi qu’on ne l’ait jamais quittée, d’une certaine manière, durant cette intempestive digression mémorielle o๠une douce mélancolie s’est mêlée d’une soudaine colère, quelque chose comme de la «mélancolère», si vous permettez, ce néologisme lu quelque part dans un autre registre mais qui pourrait fort bien qualifier un certain sentiment du temps marocain, sentiment que l’on voudrait vite échanger contre une bonne et féconde movida riante, créative mais bien de chez nous.

La lecture donc, comme pratique culturelle, a pris un coup avec les chiffres du «Rapport sur le développement», devenu une référence pour qui veut rester lucide devant l’entêtement des chiffres et un remède contre l’optimisme béat et chronique de certains responsables. En effet, si l’on ne compte qu’un petit million de livres consultables dans tout le pays et si seules 243 bibliothèques sont mises à  la disposition de la population marocaine, le Salon du livre de Casablanca devrait rester ouvert toute l’année, week-ends compris. Plus sérieusement : comment n’a-t-on pas pensé que l’on a beau construire des musées, des salles de théâtre, des opéras, des galeries d’art et des conservatoires de toutes sortes, sans lecteurs de livres, sans ces dévoreurs de papiers, ces assoiffés de l’imaginaire, ces bouffeurs de lunes et de comètes, qu’ils soient poètes ou simples usagers de la lecture, il n’y aura, pour visiter ces lieux du savoir et de la connaissance, que des touristes et personnels d’ambassades, plus quelques rescapés de l’âge de la culture polie par le temps qui passe ? Economiquement et techniquement, il est bien plus aisé de construire une bibliothèque qu’un opéra. Dans un programme scolaire, il est bien plus simple de faire lire des enfants, et leur faire faire le voyage dans d’autres univers, leur ouvrir les horizons qu’on a grillagé depuis les années 70, que de leur faire réciter des leçons à  partir d’on ne sait quelles inepties au nom d’un civisme mal compris, d’une identité obsidionale, le tout accompagné de sanglots sur le passé et de culpabilité anticipée sur les tourmentes de l’Au-delà …

Faire lire et rire un enfant pour qu’il n’ait plus peur du futur, voilà  le don que l’on peut faire à  l’avenir de son pays. Lire , rire et laisser dire…Le dramaturge et clown-philosophe italien, Dario Fo, a déclaré dans un récent et succulent entretien au magazine l’Express : «Le rire libère l’homme de la peur. Tout obscurantisme, tout système de dictature est fondé sur la peur. Alors rions !»