Il suffit de peu de moyens pour faire des miracles

Des merveilles artistiques se perdent ou n’arrivent pas à éclore faute de ces modestes moyens
que les grandes entreprises pourraient offrir tout en profitant des retombées sur leur image.

La pièce du grand poète et dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca, La Maison de Bernarda Alba (en arabe B’nat Lalla Mannana), vient d’être adaptée magistralement en arabe dialectal par Fatéma Loukili et Noura Sqalli et mise en scène par la talentueuse comédienne Samia Akariou. J’ai eu l’immense plaisir d’assister à la représentation de cette pièce au théâtre Touria Sekkat. Le théâtre n’était qu’à moitié plein malgré la mobilisation spéciale d’un car pour transporter des étudiants du quartier de Sidi Moumen. Tant pis pour les spectateurs qui ont raté cette magnifique pièce qui raconte l’histoire d’une veuve au comportement hautain et dictatorial (Lalla Mannana dans la pièce) qui séquestre ses quatre filles dans une maison-prison, les empêchant de sortir pour respirer et surtout chercher un homme, le mari, celui qui va les «libérer» de leur célibat qu’elles vivent dans une solitude et un abandon atroces.

Recréer la réalité sociale d’une pièce datant de 1936 est un tour de force !
Elles n’en peuvent plus de vivre aux crochets de leur geôlière et surtout de vivre sans partager ce feu ardent qui est en chacun de nous, hommes et femmes, et que nous brimons tous les jours dans notre société où l’amour s’est desséché laissant place à un vide sidéral, peuplé de médiocrité, de mensonges et d’égoïsme.
La pièce de Lorca est un cri du cœur et un appel à la réhabilitation de l’amour dans notre société. C’est aussi un poème dit, chanté et dansé par six femmes, six comédiennes de grand talent (Saadia Azgoun, Saadia Ladib, Hind Saadidi, Noura Sqalli, Nadia El Alami et Samia Akariou) appartenant à la troupe Takoon, ce qui veut dire talons aiguilles en espagnol.
Ces six comédiennes sont toutes belles, intelligentes, bourrées de talent, jouant avec brio toutes les émotions, toutes les expressions vocales et corporelles dans cette pièce admirable écrite en 1936 par Lorca, où il dépeint avec beaucoup de justesse la réalité sociale espagnole de l’époque. Les spectateurs y verront un tableau vivant et fidèle de la société marocaine d’aujourd’hui.
Je savais Samia Akariou grande comédienne au jeu espiègle, coquine et à l’humour mordant pour l’avoir vue au cinéma interpréter des rôles comme dans Lalla Houbi ou Kayd n’ssa, mais c’est la première fois que j’assiste à une pièce mise en scène par elle, et à juste titre, puisque c’est sa première mise en scène. Pour son premier essai, c’est un coup de maître ! L’utilisation de l’espace scénique est parfaite, la direction des comédiens est juste, les trouvailles scéniques comme la scène de préparation du hammam sont très heureuses. Un grand metteur en scène est né. Nous attendons avec impatience ses futures mises en scène. La scénographie et les costumes de Rafika Ben Maïmoun que je connaissais seulement de réputation m’ont totalement ravi. Le décor est modulable à l’infini, tour à tour il est salon, hammam ou fenêtre donnant sur la rue. Aucune faute de goût, il est ciselé par des doigts d’or, comme les costumes, beaux, riches en couleurs, légers ou imposants selon les scènes mais très justement adaptés aux situations de la pièce. A titre d’exemple, les combinaisons portées au hammam, résolument d’avant-garde, sont une pure merveille.

Des comédiens qui financent les décors de leur poche
Bravo mesdames, vous êtes six comédiennes au talent fou qui nous ont fait rêver et pleurer de rire. Bravo mesdames, vous êtes huit femmes avec Fatema Loukili et Rafika Ben Maïmoun à nous donner une leçon de grande création, à nous rappeler que notre pays ne peut décoller sans la participation active de ses femmes à tous les postes, à tous les niveaux et dans la parfaite égalité des chances entre les deux sexes. La création ne sera jamais éclose si notre reconnaissance envers le talent, la compétence, la beauté et la générosité de cœur des femmes n’est pas accomplie.
Pour finir, j’informe les entreprises que la troupe Takoon, comme tant d’autres qui font des merveilles, cherche désespérément des sponsors pour l’épauler dans sa créativité. Les comédiennes ne sont pas payées. Plus grave, elles payent de leur propre poche pour les voyages et le décor.
Une entreprise citoyenne intelligente devrait sauter sur l’occasion pour sponsoriser autant de talent et de beauté. Elle tirerait un grand profit au niveau de l’amélioration de son image et ferait œuvre utile et salutaire pour notre pays. L’art dans notre pays a besoin d’aide logistique et de soutien financier. Le ministère de la Culture a créé des fonds d’aide au cinéma, à l’édition et au théâtre. Grâce à cela, la culture connaît un certain développement, mais qui reste, malgré tout, insuffisant. Comme partout dans le monde, les entreprises privées se lancent dans une politique de sponsoring et de mécénat qui va de pair avec leur politique commerciale. Le mécénat est un acte noble et désintéressé. Aujourd’hui, le sponsoring a pris le relais du mécénat et s’inscrit davantage dans la politique marketing des annonceurs et on est en mesure de quantifier son impact au niveau des ventes. Voilà pourquoi le fait de sponsoriser des pièces de théâtre, des expositions de peinture, des groupes de musique permet à une entreprise de joindre l’utile à l’agréable. Le bénéfice pour l’image de l’entreprise est plus important que celui engendré par une publicité classique. Or, si aujourd’hui plusieurs grandes entreprises, et notamment les banques, se sont engagées dans le domaine de la peinture et de la musique classique, elles tournent encore le dos au théâtre. Pourquoi cela ?