Ibn Khaldoun en questions

Au cours de l’année 2006, l’on s’apprête à  célébrer le sixième centenaire de la mort
d’Ibn Khaldoun. En quoi Ibn Khaldoun, d’une façon générale, peut-il encore nous intéresser malgré son éloignement dans le temps et alors que la société et la culture dont il était issu
n’ont plus rien à  voir avec les nôtres ?

Il est évident que notre époque, notre société, notre culture d’aujourd’hui diffèrent sinon totalement du moins considérablement de celles d’Ibn Khaldoun, dont nous séparent six siècles. Nous ne vivons plus dans une société dominée par le système tribal, l’islam et sa culture n’occupent plus une place prédominante dans le monde comme ils l’ont fait au moins jusqu’au XVIIe siècle, notre cadre de vie individuelle et sociale, nos institutions politiques et économiques, nos connaissances scientifiques et techniques, nos modes mêmes d’être et de penser ont changé. Pourtant, quelque chose de notre réalité passée a survécu et reste vivace, et peut-être notre problème le plus grave est-il que nous n’arrivons pas à avoir un comportement adéquat à l’égard de ce vestige, que nous ne parvenons pas à lui assigner la place exacte qu’il doit tenir dans notre vie, en somme, que nous nous sommes montrés jusqu’à présent incapables de le penser correctement.

Il a proposé une théorie qui rend le fonctionnement de la société musulmane intelligible, dans des termes qui n’ont pas vieilli
Or, Ibn Khaldoun, à la fois dans son œuvre théorique, la Muqaddima, et dans son œuvre proprement historique, détient jusqu’à maintenant une des meilleures clés pour la compréhension de ce passé. Cela tient au fait qu’il est le seul, dans la culture musulmane, à avoir tenté de présenter et d’analyser le système ou l’ordre islamique dans son ensemble, à avoir proposé une théorie qui nous rend le fonctionnement de la société musulmane, de sa culture et de son histoire intelligibles, en des termes qui n’ont pas vieilli. Il constitue donc pour nous une chance : celle de nous aider à penser à la racine notre passé, et non seulement à le prendre comme un fait évident qui continue en nous spontanément. En cela, il n’est pas seulement utile, mais incontournable.

Il est surprenant et affligeant que nous ne nous rendions pas compte du trésor inestimable que nous avons entre les mains et que, jusqu’ici, nous n’ayons pas compris l’usage que nous pouvons en faire dans l’éducation et la formation de nos générations présentes et futures, en tant qu’il représente un des meilleurs moyens pour relire notre passé et faire le lien avec notre propre modernité et la modernité en général. Mais en disant cela, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’insister sur le fait qu’il ne s’agit pas de prendre les explications ou les informations qu’il nous donne comme une vérité définitive, comme un dogme. Il nous fournit des références, un point de départ, qu’il nous faudra enrichir, critiquer, élargir et dépasser pour aller plus loin.

Ibn Khaldoun était conscient de l’importance du changement dans l’histoire
Comme tout grand penseur, il tente d’examiner dans sa plus grande généralité chaque question qu’il pose : il en est ainsi de celles qui concernent l’ordre humain en général, le fonctionnement de la société, le pouvoir, les rapports entre politique et religion, la science, les arts, la création littéraire, etc.
C’est dans ce type de questionnements, beaucoup plus que dans les réponses qu’il leur donne, que réside l’intérêt qu’il présente pour nous. Car il nous montre ainsi que la culture islamique, comme toute culture, n’est vivante qu’à condition d’être soumise à un questionnement permanent, questionnement qui résulte lui-même du changement plus ou moins lent des conditions de vie de la société. Bien que le rythme du changement fût beaucoup plus lent à l’époque médiévale qu’à la nôtre, Ibn Khaldoun était conscient de l’importance primordiale qu’il avait dans l’histoire, et il en a fait un des thèmes centraux de son introduction générale au Livre des exemples, qui précède la Muqaddima.