Harcèlement et violence à  l’école, il faut agir

Même si elle y atteint des proportions alarmantes, la violence à  l’école n’est pas une particularité marocaine. Elle existe partout à  des degrés divers, à  cette différence près que certains pays mettent en place des mécanismes pour la juguler et d’autres la laissent filer.

Qu’on se le dise, certains de nos enfants vont à l’école, ou au lycée, la peur au ventre. Les établissements scolaires ne sont plus (mais l’ont-ils jamais été ?) ces lieux protégés où le savoir est dispensé dans une atmosphère sereine et respectueuse. Abondamment commentés depuis leur diffusion, ces chiffres sur la violence dans l’enseignement public publiés par le ministère de tutelle donnent froid dans le dos. Entre septembre 2012 et juillet 2013, outre les cas de vols, dégradations de matériel et violence corporelle, on a compté pas moins de 35 viols, 16 enlèvements, 7 suicides et 11 meurtres ! Et on ne parle là que des cas déclarés et relatés par la presse. Des jeunes meurent à ou sur le chemin de l’école ! Mais qu’est-il en train d’advenir de nous ? Et que faire pour enrayer cette violence, ou, du moins, la réduire afin que le passage par l’enseignement primaire et secondaire ne se conclut pas sur des traumatismes irréversibles ?
Même si elle y atteint des proportions alarmantes, la violence à l’école n’est pas une particularité marocaine. Elle existe partout à des degrés divers, à cette différence près que certains pays mettent en place des mécanismes pour la juguler et d’autres la laissent s’installer. Quel que soit le niveau de développement du pays, qu’il soit du nord ou du sud, elle est une réalité de plus en plus forte des milieux scolaires, sociétés en miniature où l’enfant et le jeune expérimentent les rapports de pouvoir et de domination. Or, l’école est censée leur apprendre les règles du vivre ensemble et la gestion des émotions nécessaires à la coexistence pacifique avec autrui. Quand la violence s’installe et devient dominante dans les établissements scolaires, c’est qu’il y a manifestement dysfonctionnement et lacunes fondamentales dans la pédagogie et le contenu de l’enseignement dispensé.

Contrairement à l’image d’Epinal traditionnellement renvoyée, l’univers enfantin n’est pas celui des bisounours. Les enfants peuvent être d’une terrible cruauté entre eux. Les cours de récréation ont toujours eu leur lot d’incidents plus ou moins graves. Et il y a toujours existé ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de harcèlement scolaire ou encore intimidation (bullying en anglais) dont font l’objet les plus faibles ou ceux qui, pour des raisons de race, de couleur ou de comportement, se distinguent des autres. Longtemps, on a estimé qu’il s’agissait là de rites de passage contribuant à forger les personnalités. Mais, aujourd’hui, de nombreuses études montrent que le harcèlement scolaire subi par un enfant ou un jeune peut le traumatiser à vie. «Pour un enfant, être intimidé à l’école peut être aussi dommageable qu’être battu par ses parents»,  explique dans un journal canadien, paru en 2011, Tracy Vaillancourt, psychologue à l’université d’Ottawa. Aux USA, rapporte-t-elle, le chercheur en neurologie Martin Teicher a récemment utilisé l’IRM pour montrer que l’intimidation endommage les neurones du corps calleux, une zone centrale du cerveau. «Puisqu’une image vaut mille mots, ce genre de preuve devrait aider à faire bouger les choses. Il y a quelques années, voir le cerveau atrophié d’un enfant victime de négligence a secoué les autorités (américaines) qui ont débloqué des fonds pour mieux les protéger», ajoute-t-elle. L’accumulation des preuves sur les méfaits du harcèlement scolaire ont conduit les Canadiens (qui ont toujours une longueur d’avance dans le domaine) à adopter en juin 2012 une loi qui impose à tous les établissements scolaires de se doter d’un plan d’action pour lutter contre l’intimidation et la violence à l’école. Mais certaines écoles pilotes n’avaient pas attendu cette obligation légale pour développer les leurs. Et les résultats ont été au rendez-vous avec une diminution notable des actes de harcèlement et de violence. En France, après une multiplication de suicides d’enfants, on commence tout juste à prendre la mesure du problème. L’année dernière, une étude a été diligentée par le gouvernement sur cette question. Au Maroc, les chiffres ci-dessus mentionnés tirent de manière dramatique la sonnette d’alarme. Aussi, à l’heure où une réforme de l’enseignement est à nouveau à l’ordre du jour, le développement d’outils pour prévenir l’intimidation et la violence à l’école doit faire partie des priorités. Les parents ont également un rôle à jouer en suivant de près cette question. Les statistiques communiquées par le ministère ne concernent certes que l’enseignement public. Mais que ceux qui ont placé leurs enfants dans des établissements privés ou relevant de missions étrangères ne se fassent pas d’illusions. De payer le prix fort pour un meilleur enseignement ne met pas pour autant son enfant à l’abri de l’intimidation et du harcèlement scolaire. Un adolescent en est mort, il y a quelques années dans un établissement fort connu de la métropole économique. Au-delà de la course aux bonnes notes, il y a autre chose, de bien plus important, dont les parents doivent se soucier : l’équilibre psychique et le bien-être de leur enfant.