Générations

Dans le domaine de la presse comme dans d’autres,
le passage du flambeau connaît des ratages. Ceux qui arrivent ne savent pas ce que les autres ont vécu ou,
du moins, n’en ont pas une connaissance suffisante.
Il est par exemple sidérant de constater combien une période aussi récente que celle des années 1970-80,
avec tout ce qu’elle a supposé de combats estudiantins,
est si peu connue de la jeunesse actuelle.

Il est des réalités sur lesquelles on multiplie discours et débats. On croit les avoir pleinement intégrées, pleinement digérées, mais souvent il n’en est rien. Dans les faits, leur connaissance ne quitte pas le registre du théorique. On le réalise quand, incidemment, elles vous reviennent en boomerang. Ainsi donc de cette question combien centrale du changement de génération et de ce qu’il induit de différence dans la hiérarchie des valeurs et dans les perceptions.
Ce décalage, notre confrère Ahmed Benchemsi l’a personnifié à  merveille lors du séminaire sur le journalisme, tenu ce premier week-end de mars en marge du Salon du livre de Tanger. Invité à  participer à  la table ronde consacrée à  la liberté de la presse, il était le benjamin des présents à  la tribune. Mais, dans le même temps, il était également celui par lequel le scandale arrive et autour duquel la controverse se déploie.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’actualité, l’hebdomadaire Tel Quel, dont Ahmed Benchemsi est le directeur de publication, vient d’être condamné pour diffamation à  3 millions de dirhams. Volonté des autorités de museler une voix subversive pour les uns, sanction logique d’un délit de presse pour les autres, cette affaire tombait à  point nommé pour illustrer le débat sur liberté et responsabilité. Cependant, au-delà  de la problématique en elle-même ou des divergences de point de vue suscitées par ce verdict, l’intérêt de l’échange résida dans le face à  face générationnel. Face à  ceux qui ont connu les années de plomb et leur lot de censure et d’autocensure, il y avait ce jeune trentenaire, dont l’expérience professionnelle s’est forgée en un temps d’élargissement des espaces de liberté. Et qui peut, avec une simplicité déroutante – quoique matinée de fausse candeur – demander pourquoi on ne pourrait pas – par exemple !, dans le traitement de l’information, parler du roi en tant que personne comme les autres. Plus que le dire en lui-même, la manière de dire témoigne du changement dans la perception des choses. Elle montre combien les tabous ont été écornés. Le processus de désacralisation est passé du stade o๠il est objet de réflexion à  celui o๠on le met en action sans plus de discours. Hier, on encourait les foudres de la censure quand on osait passer outre la formule «Sa Majesté le Roi» pour nommer le Souverain, aujourd’hui on titre sur son salaire. Le rapport aux fameuses «lignes rouges» se vit différemment selon que l’on ait 30 ou 60 ans. Du coup, ce qui, pour les uns, va relever de la provocation gratuite n’est pour les autres qu’exercice normal du métier, assorti certes de la volonté de pousser à  chaque fois un peu plus les limites du possible. C’est grâce aux combats de notre génération que le champ des libertés s’est élargi, aiment à  rappeler les plus âgés à  leurs cadets. Vous devez vous en souvenir et surtout, ne pas, par des comportement irresponsables, provoquer le retour en arrière. Nous le savons, leur répondent ces derniers, mais cette histoire n’est pas la nôtre. La nôtre, nous la construisons au jour le jour, avec tous les errements et les erreurs que cela suppose. Cela est vrai. Quand, comme c’est le cas pour le jeune directeur de publication de Tel Quel, l’essentiel de votre vie professionnelle s’est faite sous le règne de Mohammed VI, vous ne pouvez pas penser comme un journaliste qui a vécu sous Hassan II, c’est l’évidence même.

Les réalités ne sont plus les mêmes. Si cette liberté, si chèrement acquise, gagnerait encore à  être élargie, elle n’en est pas pour autant à  l’abri des régressions. Par ailleurs, elle peut revêtir plusieurs visages selon l’usage qu’on en fait. Elle induit des responsabilités sur lesquelles on ne saurait faire l’impasse. Le temps des combats n’est pas clos. Il s’est juste déplacé sur d’autres registres, rendant plus pointues des questions essentielles comme celles de l’éthique et de la déontologie.

Maintenant, dans le domaine de la presse comme dans d’autres, le passage du flambeau connaà®t des ratages. Ceux qui arrivent ne savent pas ce que les autres ont vécu ou, du moins, n’en ont pas une connaissance suffisante. Il est par exemple sidérant de constater combien une période aussi récente que celle des années 1970-80, avec tout ce qu’elle a supposé de combats estudiantins, est si peu connue de la jeunesse actuelle. On assiste depuis peu à  une ébauche de travail sur la mémoire. Mais l’occultation de l’histoire entretenue pendant des décennies a laissé ses séquelles. Comment en effet comprendre son présent quand on ne vous a pas appris à  réfléchir sur votre passé ? Comment, dans un monde o๠le temps est en constante accélération, accrocher son wagon au train en marche quand on ne dispose pas des outils forgés par l’accumulation du savoir ? Le conflit des générations répond à  l’ordre des choses. Chacun entend faire sa propre expérience. Des ruptures s’élaborent. Certaines sont indispensables, d’autres préjudiciables. Mais comment faire correctement la part des choses en la matière ? Toute la difficulté est là .