Fragments d’un récit national

Vieille nation chargée d’histoire, le Maroc a connu le passage des hommes et des peuples depuis la nuit des temps. Cette profondeur historique et l’épaisseur culturelle
acquise au long de cette histoire sont écrites, racontées et gravées dans la pierre et les parois de l’Atlas.

A la question académique et désormais classique : Qu’est-ce que l’histoire et que font les historiens ? La réponse, comme l’écrit Paul Veyne, n’a pas changé depuis des lustres. Les historiens racontent des histoires vraies qui ont l’homme pour acteur ; l’histoire est un roman vrai. Nous avons déjà livré, dans une autre chronique, cette définition puisée dans «Comment on écrit l’histoire» du même auteur parce qu’elle nous semble pertinente à la fois par son laconisme mais aussi par l’ambiguïté oxymorique qu’elle recèle. «Roman», «histoire vraie» sont des termes qui peuvent introduire le doute ou suggérer que toute histoire est une invention, une construction ou un récit. Elle pourrait être tout cela à la fois car si elle a les hommes pour acteurs, elle ne peut échapper à la subjectivité, au prisme de la mémoire ou à la manipulation des hommes.

C’est précisément de manipulation que l’on veut parler dans cette chronique, non pas de l’histoire, mais de la préhistoire, alors que l’on a déjà bien du mal avec la première depuis qu’elle a été datée et répertoriée, à savoir à partir de la naissance du Christ il y a à peine plus de deux mille ans. Car là aussi on trouvera toujours ceux qui auront un autre curseur que celui de la chrétienté, l’histoire étant  aussi une construction mentale et culturelle. Mais cela est un autre sujet, encore qu’il soit aujourd’hui d’une actualité frénétique.

La rumeur lancée par une association et relayée par des agences et par la blogosphère, à propos de la destruction par des salafistes de gravures rupestres datant de la préhistoire dans le Haut-Atlas, a révélé bien des choses quant à notre rapport au passé. Plus que le passé, c’est le présent qui a surtout préoccupé les responsables qui ont, pour la première fois, employé les grands moyens de ce qu’on peut appeler une communication de crise. A saluer d’abord la rapidité dans la réaction, mais aussi le défilé des ministres concernés devant les médias. Un démenti cinglant appuyé par des preuves livrées in situ a été apporté aux allégations colportées par l’agence de presse étrangère qui voulait se payer un scoop à peu de frais. En effet, des gravures païennes saccagées par des salafistes fanatisés en terre amazighe, l’info est chaude. Elle renvoie aux statues bouddhistes détruites par les talibans et autres profanations perpétrées par des obscurantistes de tout poil, actes barbares qui ont mis le monde en émoi. A juste titre du reste car ceux qui veulent couper des humains de leurs véritables origines commettent un crime de mémoire contre l’humanité tout entière.

Maintenant que cette communication est faite, et plutôt bien menée, que faut-il retenir de cette affaire au-delà de son aspect faussement informationnel ou communicationnel visant l’image politique du pays ? Personnellement, ce sont les gravures rupestres qui m’ont interpellé et que nombre de gens ont peut-être découvertes pour la première fois. D’autres encore ne savaient certainement pas non plus que le Maroc est une des régions au monde la plus riche en patrimoine rupestre en plein air. On continue encore, selon les moyens très faibles, de faire des découvertes intéressantes à ciel ouvert ou après fouilles et mise au jour.  ç’aurait pu être l’occasion de «buzzer» comme on dit, sur cette richesse, expliquer, faire de la pédagogie… organiser des conférences, des tables rondes ou même carrées sur ce patrimoine qui ne retient l’attention que de quelques spécialistes, archéologues ou rares anthropologues. On sait qu’un important forum international s’est tenu fin mars dernier au Maroc et a été l’occasion de débattre de ce patrimoine rupestre et son apport au développement du tourisme culturel. Ce dernier est une véritable valeur ajoutée et un produit d’appel dans la diversification de l’offre touristique basée essentiellement sur le balnéaire et la bronzette. A l’occasion de ce forum international, le quotidien marocain «Libération» avait réalisé un entretien intéressant avec un des rares spécialistes de l’art rupestre au Maroc, Abdelkhalek Lemjidi, qui avait déclaré à propos de ce patrimoine à la fin de l’interview : il présente des modes d’expressions en plein air les plus éloquentes dans le patrimoine rupestre nord-africain. L’art rupestre du Maroc contribue profondément à une meilleure compréhension du phénomène de l’expression ancienne, formant ainsi un lieu d’intérêt scientifique et historique majeur.

Ce sont des activités de ce type qu’il s’agit de mettre en avant si l’on veut se réconcilier avec notre passé et remonter le temps pour mieux appréhender notre présent. Vieille nation chargée d’histoire, le Maroc a connu le passage des hommes et des peuples depuis la nuit des temps. Cette profondeur historique et l’épaisseur culturelle acquise au long de cette histoire sont écrites, racontées et gravées dans la pierre et les parois de l’Atlas. Il s’agit de les faire parler pour qu’ils se mettent à signifier afin de tisser le long et vrai roman national.