Fracture homérique et numérique

Si l’histoire «a besoin de temps pour accoucher», comme dit l’historien Paul Veyne, l’avenir, lui, a besoin de rêves pour exister.

Aujourd’hui, alors qu’il n’y a plus d’utopies, l’homme est soumis à la révolution numérique et à l’autorité médiatique et son fulgurant pouvoir de transmission, qui constituent eux-mêmes cette forme de dictature douce qui impose l’opinion. L’individu est dès lors livré à l’incertain et s’en accommode. Dire cela ici et maintenant peut sembler risible. D’aucuns diront que nous devons d’abord sortir d’une forme de pensée et de ses archaïsmes avant de frapper à la porte de la modernité technologique. Peut-être, mais ne voient-ils pas que nous plions déjà sous le joug des deux pouvoirs susmentionnés ? En effet, le Maroc est un des pays arabes le plus connecté et où la téléphonie et sa 3G est en plein développement.

La présence sur les réseaux sociaux de jeunes et moins jeunes est un phénomène qui prend des proportions ahurissantes. On le constate tous les jours en relevant le nombre de téléphones potables dans la rue, dans les moyens de transport et dans les foyers, et ce même chez les catégories sociales les plus modestes. On le remarque aussi dans la teneur du contenu qui circule sur ces réseaux, les micros vidéos qui se transmettent où les sujets les plus loufoques côtoient des thèmes sensibles, voire très délicats.

Des images chocs, des textes succincts (la blogosphère ne supporte pas la longueur de l’écrit ni sa dimension réflexive), des incantations et des vociférations. De sorte que, dans la plupart des cas, une large population au niveau scolaire ou intellectuel bas prend la parole pour ne rien dire ou se laisse dicter toutes sortes de sornettes par le tout-venant. Bien sûr et c’est heureux, il y a aussi des espaces d’intelligence et de convivialité, de partage et de solidarité. Ils sont rares et n’y accèdent que ceux qui ont déjà un bagage culturel et une réflexion aiguisée qui les immunise contre le bruit et la fureur qui sévit ailleurs. On lit souvent dans la presse traditionnelle des dossiers sur une question désormais récurrente : «Internet rend-il intelligent ?» La réponse, du moins en ce qui nous concerne, paraît on ne peut plus simple : oui, il rend intelligent, sinon cultivé, ceux qui le sont déjà plus ou moins. Par contre, il risque d’abrutir davantage celui qui n’est pas armé pour s’y aventurer ou n’est pas guidé pour le faire.

Une autre question récurrente nous concerne tous et au plus haut point, citoyens, journalistes et lecteur lambda. Comment informer et s’informer à l’heure d’internet ? Il est temps que les responsables du secteur se penchent sur ce dossier afin de réfléchir à un futur qui nous a déjà rattrapés. Réfléchir mais aussi imaginer les formes et des moyens afin de se mettre à jour tant par la pensée que par l’action. Soyons optimistes, le futur peut être riche de promesses pour lesquelles on doit se préparer en réinventant des sujets, des contenus et des formats qui nous ressemblent ou qui nous rassemblent et  accompagnent le projet de société, si projet il y a. On sait aujourd’hui qu’un enfant de chez nous est connecté avec le monde avant d’aller à l’école. Et quand bien même il est à l’école, il ne dispose d’aucun moyen pédagogiquement technologique. Comment dès lors se fiera-t-il à un instituteur à peine capable de charger son téléphone portable. A quel exercice d’admiration se soumettra-t-il ? Et sans exercice d’admiration, il n’est point d’autorité ni de transmission du savoir qui vaille.
Ce qui est valable pour l’enfant et l’école l’est aussi pour le lecteur ou le consommateur de n’importe quel média classique. L’information, et son contraire la rumeur, sont partout en instantané et en boucle. Le formatage, la propagande, le lavage de cerveau sont disponibles au moyen d’un clic ou d’un glissement digital sur un portable ou une tablette. Le téléviseur est devenu pour nombre de jeunes un simple meuble comme c’était le cas, il y a longtemps déjà, pour le poste radio en formica. Les films et la musique sont à portée des yeux et des oreilles gratuitement et à n’importe quel moment.

Il y a quelques années, on craignait, dans les instances internationales onusiennes ou autres, ce qu’on appelle la fracture numérique. On avait peur que les pays du Sud ne restent à l’écart du développement des TIC (les technologies de l’information et de la communication). On visait bien entendu les moyens et non les contenus. Aujourd’hui, on trouve tous ces moyens et à profusion dans le moindre bourg ou douar sur tous les continents, riche ou pauvre. Mais nous sommes devenus de simples consommateurs exclus de tout le savoir-faire de ces moyens et surtout de leurs contenus. Et au lieu des TIC nous avons développé des TOC (tics obsessionnels du comportement). C’est là la véritable fracture homérique et numérique et voilà pourquoi nous avons besoin d’inventer de nouveaux rêves et de réinventer de nouvelles utopies.