Etranger chez soi

Le regard englobe la ville blottie au cœur de la vallée, les morts à flanc de montagne veillant sur les vivants occupés à courir après le temps. Quand on a grandi à l’ombre de Moulay Driss, on s’agite cependant un peu moins qu’ailleurs. Les pas sont plus mesurés, les expressions marquées par un certain détachement. Non qu’on y soit moins préoccupé par les contingences de ce monde mais sans doute en raison d’un sentiment de finitude plus aigu.

Toutes ces tombes qui vous entourent, s’étirant à perte de vue, cela vous ramène obligatoirement à la réalité de ce que sont vos jours, à savoir des heures qui s’égrènent et qui, à un moment donné, s’arrêteront brutalement de tourner : on ne vous aura pas demandé votre avis et vous n’y pourrez rien.

Comme tous les lieux de haute tradition imprégnés du poids des siècles, Fès incline à la méditation. Que ce soit dans les dédales populeux de la médina ou du haut de ce belvédère où l’on croise des figures sans âge que l’on croirait de cire tant elles sont figées dans des postures de statue, on est dans un espace-temps autre. Le sablier ici semble avoir oublié de laisser s’échapper ses grains. Demeurés suspendus dans l’air, ils laissent s’entremêler passé et présent. Les pensées se font vagabondes.

L’air est chargé tant des effluves du printemps que du parfum des siècles. On se laisse embarquer dans un voyage de la mémoire, tout à l’écoute du chuchotement des racines, ému de deviner son histoire écrite là dans ce grand et beau livre dont les pages frémissent sous la brise.

Mais voilà qu’une voix fluette vous arrache à vos errances. Prise de hoquets, la machine à remonter le temps s’enraye. L’atterrissage est brutal : «Madame, eh madame, bonjour…», vous lance un gamin en s’accrochant à vos basques. Le petit homme n’est pas plus haut que trois pommes, il connaît trois mots de français et il vous les débite. Dans son esprit, il n’y a pas de doute; cette langue, la langue de l’étranger, est la vôtre. Car à ses yeux vous êtes et ne pouvez être que l’étrangère. La «nasrania».

Lui qui vit là, qui appartient à cet univers, ne peut imaginer que vous partagez celui-ci avec lui. En une fraction de seconde, le réel vous reprend dans ses convulsions. Ce qui, à travers cette enfantine interpellation, se donne à voir, demande à être considéré avec gravité. Toute société répartit ses membres en catégories plus ou moins perméables les unes aux autres, classes ici, castes là. Au Maroc comme ailleurs, il y a toujours eu des riches et des moins riches, des cultivés et des moins cultivés, des habitants des plaines et des habitants des montagnes…

Ces différences, jusque-là, ne frappaient pas d’exclusion leur porteur. Or, que constate-t-on à présent ? Une allure donnée et vous voilà rangé par certains de vos concitoyens dans la catégorie de l’étranger. Cela ne tient pas nécessairement à la tenue vestimentaire – qui ne porte pas de jean et de polo aujourd’hui ? -, mais à un je-ne-sais-quoi qui, aussitôt, vous pose comme extérieur à votre propre environnement national.

Cela est terrible en soi. Il s’y lit l’effilochement d’un tissu social déchiré en pans de plus en plus distincts les uns des autres. Il s’y ressent la faille qui menace à tout moment de se transformer en précipice. Il s’y exprime la rupture entre ceux qui sont sur cette rive et ceux qui sont sur cette autre. Or, tout le monde est sur le même bateau. Il coule et nous prenons la tasse, qui que nous soyons.

Etait-il possible, partis d’où nous sommes partis, de faire l’économie de cette société à multiples vitesses où affleure par moment une insupportable logique d’apartheid ? Sur une photo jaunie de Casablanca à ses débuts, on voit deux beaux mulets «stationnés» devant la Banque d’Etat du Maroc.

«Les Cadillac des clients qui sont à l’intérieur», me dit en plaisantant le propriétaire de l’instantané, un vieux monsieur né avec le siècle. Il m’en montre une autre où l’on voit un chérubin vêtu comme un petit lord anglais : lui-même à l’âge de six-sept ans.

Le Maroc a recouvré son indépendance depuis plus de cinquante ans, pourtant les séquelles de la colonisation perdurent. Et pour cause. Cette modernité dont son évolution est tributaire, il la lui doit. Comment, dès lors, s’inscrire dans l’une sans être identifié à l’autre ? C’était le dilemme hier. Ce l’est encore aujourd’hui .