Et vogue le navire !

Le mariage d’une fille de neuf ans révulse la conscience des hommes et des femmes d’aujourd’hui. C’est bien là  la preuve, s’il en fallait une, de l’impérative nécessité pour les musulmans, s’ils veulent être en prise avec leur temps, d’adapter les règles de leur religion aux impératifs de l’époque.

Par leurs excès, certaines provocations ont le mérite – involontaire cela s’entend – de mettre en évidence les contradictions majeures auxquelles on se trouve confronté à vouloir se dire de son temps, tout en continuant à considérer comme applicables des règles ayant quatorze siècles d’âge.

Ainsi de celle de Mohamed Al Maghraoui, cheikh de son état, dont la fatwa sur la légitimité du mariage d’une fille de neuf ans a créé l’émoi, conduisant au dépôt d’une plainte par un avocat et obligeant le Conseil des oulémas lui-même à monter au créneau.

L’un des membres de cette instance, El Mahedi Belakhdar, a ainsi stigmatisé une mauvaise interprétation de la charia, expliquant que «le mariage d’une fillette de neuf ans n’est pas et ne peut être autorisé par la religion». De leur côté, avec des titres tels «fatwa de la honte», «ignoble fatwa» ou «fatwa de la discorde», les confrères n’ont pas été en reste pour dénoncer ce qui, au regard des normes actuelles, relève purement et simplement de l’incitation à la pédophilie.

Devant cette levée de boucliers, le sieur en question ne s’est pas laissé démonter. Persistant et signant, il a justifié sa fatwa en citant l’exemple du Prophète Mohammed qui a épousé Aïcha, fille d’Abou Bakr Assadik, alors qu’elle avait neuf ans. Le fait est irréfutable.

Il relève d’ailleurs de la panoplie de base dont use tout islamophobe pour construire sa harangue anti-musulmane. Bien que l’argument soit en vérité imparable – à l’âge d’être grand-père, le Prophète a effectivement épousé une enfant de cet âge -, les auteurs des articles s’élevant contre la fatwa en question ont bien tenté de le démonter en jouant sur le fait que seule la promesse de mariage aurait eu lieu à cet âge et que le Prophète aurait attendu que Aïcha ait quatorze ans révolus pour en faire sa femme.

Ou encore que ce mariage a été conclu non pas pour assouvir le désir charnel d’un homme – ledit cheikh ayant, sans pudeur aucune, avancé que des fillettes de neuf ans pouvaient être sexuellement plus actives que des femmes plus âgées -, mais suite à une révélation divine qui faisait que «Aïcha était prédéterminée physiologiquement, prédestinée mentalement et destinée socialement à être la conjointe du Prophète».

On recourt aussi à l’argument culturel – pour les esprits cartésiens, le plus recevable -, à savoir qu’en ce temps-là, les mariages de ce type ne choquaient personne car ils s’inscrivaient dans les mœurs de l’époque. Ainsi, du haut de ses neuf ans, avant d’être donnée comme épouse au Prophète, Aïcha aurait déjà été fiancée une première fois à un autre homme, un chrétien semble-t-il. Mais ceux que la fatwa du cheikh ne dérange nullement balaient d’un revers de la main tous ces arguties pour se suffire d’un fait : la tradition prophétique.

Ainsi, dans les échanges sur Internet autour de cette polémique, peut-on lire sous leur plume qu’Al Maghraoui «n’a rapporté que ce qui est connu en islam et devrait être connu par chaque musulman et musulmane digne de ce nom», et qu’il n’y a rien de plus légitime que de vouloir «suivre la tradition du Prophète». Là aussi, argument imparable en soi dont il est fait grand usage par ailleurs, en d’autres circonstances.

D’où, question séditieuse : pourquoi devrait-on s’abstenir de suivre la tradition prophétique dans ce cas et s’y plier sans plus de contestation dans d’autres ? Dans ce cas de figure, la réponse est évidente.

Aujourd’hui, personne, en dehors des plus extrémistes, ne peut concevoir qu’une fillette de neuf ans soit jetée dans la couche d’un homme, fût-il jeune ou vieux. Cela – pour reprendre l’argument culturel – ne répond plus aux mœurs de l’époque d’où l’émoi et le scandale provoqués par la fatwa d’Al Maghraoui. Il demeure cependant que le précédent – et quel précédent ! – existe en islam, d’où le malaise du législateur marocain quand, dans le cadre du Code de la famille, il lui a fallu arrêter une position sur le sujet.

C’est la raison pour laquelle, tout en fixant l’âge du mariage à 18 ans révolus, s’est-il abstenu de toute inflexibilité, laissant au juge la latitude d’autoriser exceptionnellement les mariages précoces. Mais le fait est que, tradition du Prophète ou pas, le mariage d’une fille de neuf ans révulse la conscience des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

C’est bien là la preuve, s’il en fallait une, de l’impérative nécessité pour les musulmans, s’ils veulent être en prise avec leur temps, d’adapter les règles de leur religion aux impératifs de l’époque. S’il fallait conclure sur un exemple, quel meilleur en la matière que ce Ramadan qui, pendant un mois d’affilée, plombe l’économie générale du pays.

Les sociétés musulmanes connaissent-elles donc un tel développement qu’elles peuvent se permettre d’hiberner trente jours d’affilée ? Il y a quarante ans, un Bourguiba a eu le courage de dire son fait sur le sujet. Mais il fut, et il est demeuré, le seul à avoir eu cette témérité. Depuis, l’audace politique a été remisée au placard. Et le navire de continuer sa route… à reculons.