En tanguant sur la planche

L’homme est à mi-chemin entre enfer et paradis. Mais si le choix du paradis est déjà inscrit dans sa mémoire, la route qu’il emprunte le mène dans le sens inverse. Et cette route attractive est peuplée de précepteurs, de prescripteurs, d’imprécateurs et autres “fqih” et “alem” de tous poils.

Le silence a-t-il vraiment «le poids des larmes», comme l’avançait Aragon, ou n’est-il alors que la réponse que le sage se doit d’opposer aux paroles du fou ? Voilà deux interrogations pour introduire un débat sur le silence de nos intellectuels évoqué la semaine dernière ici même à La Vie éco par Jamal Berraoui. On ne reviendra pas ici sur la fameuse et controversée définition de l’intellectuel : sentinelle vigilante ou conscience du peuple ; ni sur les catégories ou la typologie de ces êtres cultivés ou érudits en fonction de leur degré d’engagement dans la société. On a tant tartiné sur la question qu’il est inutile de réinventer la roue en pierre taillée d’un débat byzantin, sourd et stérile. La question à poser aujourd’hui est celle de l’esquive, sinon de la peur, d’approcher le fait religieux au Maroc par ceux qui détiennent la connaissance et le savoir. Appelez-les comme vous vous voulez : intellectuels, savants, universitaires, journalistes plus ou moins instruits, écrivains, poètes… Inutile de nommer tel ou tel auteur comme le fait Jamal Berraoui en citant Abdallah Laroui lequel a fait, il y a fort longtemps, le choix de se taire pour des raisons de lui seule connues. Encore qu’il se soit déjà exprimé sur l’islam et la modernité dans un excellent ouvrage bilingue avant de publier une partie de son journal des années 70 et 80, (Khaouatirou Assabah), où la question de la religion n’est pas absente.
Le débat sur l’islam ne doit pas s’inscrire seulement dans une actualité, dramatique ou non, ni dans une conjoncture internationale marquée par une confusion identitaire alors que cette religion fait partie intégrante, que nous le voulions ou non, de notre mémoire et de notre culture marocaine. Certes, la religion ne doit pas non plus être trustée par tel ou tel courant politique ou idéologique et utilisée à des fins électorales. Cependant, il est vrai que, malgré le dispositif juridique et constitutionnel, les choses ne sont pas tout à fait clarifiées pour les uns et les autres, sans doute parce que le religieux a, de tout temps, été confondu avec les attributs du pouvoir, comme il a joué un rôle prépondérant dans la formation de l’élite politique et intellectuelle et forgé cette identité marocaine arabo-islamique bigarrée, teintée d’un soufisme aux multiples voies (tariqa) et marqué par un esprit maraboutique où la sagesse et l’ascèse se mêlent souvent au charlatanisme et à l’imposture. Dur, dur, après cela, de vivre un islam serein et plus dur encore de porter dessus un regard ou une réflexion critiques.
Sans vouloir verser dans un psychologisme de pacotille, on peut dire que toutes les religions sont génératrices de culpabilité parce que le péché est au centre de la foi. Comme dans un rêve improbable, l’homme est debout, à mi-chemin entre l’enfer et le paradis. Mais si le choix du paradis est déjà inscrit dans sa mémoire, la route qu’il est tenté d’emprunter le mène dans le sens inverse. Et cette route attractive est peuplée de précepteurs, de prescripteurs, d’imprécateurs et autres fqih et alem de tous poils.
Dès la naissance (pour ceux des générations des années cinquante ou même soixante), un bébé mâle est surpris par une voix rauque portée par une haleine fétide qui lui crie un adane ( appel du muezzin) dans l’oreille droite. Les tympans encore vibrants à cet appel, le voilà, trois années plus tard, entre les mains d’un coiffeur déguisé en toubib qui lui raccourcira le zizi (ablation du prépuce appelée kh’tana, circoncision) en balbutiant on ne sait quelles incantations culpabilisantes. A peine rétabli, il ira dès l’aube et à jeun tanguer en somnolant sur une planche mal calligraphiée, tour à tour mémorisant et effaçant des versets coraniques dont il ne saisira pas le sens. Au moindre trou de mémoire, ses chevilles seront sanglées par une corde attachée à un bâton afin de laisser les plantes des pieds subir une falaqa décrétée par un fqih irascible et mal réveillé. Plus tard, bien plus tard, chacun se débrouillera avec tous ces souvenirs sur le chemin de la vie, à égale distance du paradis et de l’enfer tels qu’on les a imaginés à sa place. Mais souvent plus près de l’enfer car le bonheur, l’amour et le pardon ont été proscrits de ses lendemains, dès l’aube, à jeun et la peur au ventre.
Pardonnez cette digression dont nombre de lecteurs ont dû, peut-être, partager quelques séquences dans la chaleur humaine et troublée de leur mémoire. A-t-elle un rapport avec le sujet, c’est-à-dire le silence des intellectuels ou des gens cultivés au Maroc ? Peut-être, mais qu’importe ! Mais comme on se les gèle ces derniers temps, une petite citation sur la chaleur et la culture dont l’auteur est un homme de télé qui a pris le parti d’en rire, Antoine de Caunes : «Contrairement à l’immense majorité des intellectuels, le riz, pour être cultivé, exige une certaine chaleur».