En remontant le film de la mémoire

«Quand tout le monde parle d’un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera jamais de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à  en lire de mauvais, car la vie est courte.»
Schopenhauer.

Ona déjà  comparé la bande-annonce d’un film à  la citation tirée d’un livre. En effet, une BA, lorsqu’elle est bien faite, est au cinéma ce qu’une citation est à  la lecture : toutes deux pourraient donner envie d’aller voir de plus près. Combien de livres n’avons-nous pas lus qu’après avoir été attirés par une citation tombée bien à  propos et saisie au hasard de la lecture d’une critique ou d’une discussion intelligente entre amis de bonne compagnie ? Si, si, ça existe encore. Tout bon lecteur est un autodidacte de la lecture même si des usagers de manuels littéraires peuvent aussi devenir de grands dévoreurs de livres. Le lecteur autodidacte est celui qui glane ici et là  de quoi nourrir une faim de fiction, de connaissances ou d’informations plus ou moins utiles ; lire un peu de tout jusqu’au jour o๠l’on tombe sur la phrase qui résume un état d’esprit, un moment de vie ou une émotion indicible que l’on voit là , étalés, tissés de mots et résumant d’un trait ce qu’on aurait aimé dire sans jamais y arriver. «Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots», écrivait Flaubert dans une de ses merveilleuses correspondances. Et puis il y a tout cet imaginaire de l’autre qui rejoint celui du lecteur pour n’en faire qu’un. On a alors de la gratitude pour ceux qui ont mis ces mots ensemble pour en faire un roman, un récit, un poème ou une réflexion sur la vie, l’amour, la mort et tout ce qui leur sert de décor : la ville, la politique, la nature… Lire est une réincarnation sans cesse renouvelée dans d’autres corps, d’autres esprits et d’autres rêves : ceux des gens de l’écrit. Si une simple citation réussit à  faire vibrer une once d’émotion et donner envie d’aller voir de quel contexte elle a été extraite et quel individu l’a ciselée, alors que vivent les citateurs qui sont en fait les annonceurs et les diseurs de bonnes aventures ! Parfois, une seule citation vaut mille critiques positives sur un ouvrage. Il arrive même à  ceux qui ne veulent pas se farcir tel ou tel critique de ne lire que les citations mises en italique, ces caractères filiformes, élégants et magiques, que le passage au traitement de texte en numérique n’a heureusement pas fait disparaà®tre. Tant mieux car ce sont eux qui donnent une sonorité, un bruit, un grain de voix au texte et laissent parler l’auteur cité. Dans le jeu de la citation et s’agissant du lecteur qui se jette sur un livre parce que tout le monde en parle (genre bouquin de chez Ardisson sur France 2, par exemple), on peut s’amuser à  une sorte de mise en abà®me en citant justement l’excellent chroniqueur du Magazine littéraire, Simon Leys, qui lui-même cite Schopenhauer : «L’art de ne pas lire est très important. Il consiste à  ne pas s’intéresser à  tout ce qui attire l’attention du grand public à  un moment donné. Quand tout le monde parle d’un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera jamais de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à  en lire de mauvais, car la vie est courte.» On peut en dire autant des films et de bien d’autres lectures comme celle des journaux et revues. Mais, restons raccord avec le début de cette chronique («être raccord» est un terme qui aspire à  la conformité des plans comme disent les bons monteurs de cinéma mais aussi les mauvais menteurs de la critique cinématographique et autres «cynophiles» enragés qui se mordent la queue ) ; restons donc «raccord» puisqu’on a parlé de la bande -annonce des films qui donneraient envie d’aller voir de plus près. Qui aurait envie d’aller voir un film qu’un texte laconique présente comme suit : «Kane, un magnat de la presse, meurt seul dans son palace. Thompson, un reporter, est envoyé par son journal pour découvrir ce qui se cache derrière le dernier mot prononcé par Kane : Rosebud.»? Peut-être un mateur des thrillers ou des films policiers de la série B du cinéma américain. Jamais un texte ne peut remplacer une bande-annonce et en aucune manière cette dernière, aussi exhaustive et parfaite soit-elle, ne pourrait restituer la dimension d’un chef d’Å“uvre tel Citizen Kane du grand et génial Orson Welles, réalisé en 1941. Mais à  propos, que signifie le mot «Rosebud» que Kane prononça avant de mourir ? L’homme le plus puissant de l’Amérique, le plus riche et le plus craint, retrouva un seul souvenir qu’il aurait probablement échangé contre tout ce qu’il possédait : une vieille luge avec gravé dessus le mot «Rosebud» qui lui rappela l’être le plus cher : sa mère et, à  travers elle, tout un passé effacé fait de misère et de privations… Comme le choix de Camus qui préféra – mais assez tôt – sa mère à  la justice, Kane, l’omnipotent, se souvint de sa maman mais dans un ultime souffle de la vie. La vie est un roman, dirait le cinéaste Alain Resnais. C’est aussi un film. Mais tout dépend comment on revient à  sa vie en remontant sa mémoire entre les souvenirs et les réminiscences mais sans coupures au montage.