Elire et lire sans peine

On a beau dire, on a beau faire, lire n’est pas une mince affaire. En cette période de rentrée scolaire, il n’est pas superflu de parler de la lecture. Comme ça, sans aucune actualité pour justifier ce choix sinon la rentrée des classes. De plus, on n’a pas de rentrée littéraire pour présenter les nouveautés éditoriales, sélectionner les ouvrages en vue et mettre en compétition des auteurs pour l’obtention de prix et autres distinctions. Bref on n’a pas de prétexte pour parler des textes littéraires ou autres. De toutes les rentrées, celle des écoles et des facultés est la seule identifiable. Et encore, quand il ne lui arrive pas de se télescoper avec un scrutin par un intempestif hasard du calendrier. Ainsi ça nous aurait fait deux rentrées pour le prix d’une. Mais puisque le scrutin en question concerne les élections communales, ne dit-on pas que ces dernières sont à la démocratie ce que l’école primaire est à l’université : la base et le fondement ? Tout comme la lecture qui est également à la base de la connaissance. Tout est dans tout alors, comme dirait l’autre sceptique qui pense que voter sans savoir lire c’est élire sans connaissance de cause. Pas mal comme lapalissade, non ? Tout cela nous ramène en douce à la lecture, vertu ou vice selon que l’on serait pour ou contre. On va donc laisser le scrutin et ses résultats aux fins connaisseurs de la chose politique dont la densité au mètre carré sur l’axe Rabat-Casa est en passe de supplanter celle des marchands d’escargots et de jus d’orange à Jamaâ el F’na.
Alors la lecture, vice ou vertu ? Pour ouvrir ce débat, on peut appeler à la tribune une femme militante française de gauche, Arlette Laguiller, qui n’a pas la réputation de rigoler avec les concepts et encore moins d’être citée : «La lecture : une bonne façon de s’enrichir sans voler personne.» D’accord, il y a des relents de ces slogans anticapitalistes redondants chers à cette infatigable candidate à la présidence de la République française, mais c’est marrant, non? Et pour une fois, tout le monde, sauf les riches qui se sentent morveux, va être d’accord avec cette boutade frappée au coin de l’humour. Comme quoi, lorsque la gauche se lâche et se met à sourire, elle fédère. Mais on va laisser ça aux fins analystes de la chose politique qui prolifèrent au rythme, tout aussi croissant, de la parution à l’improviste des publications qui jonchent les trottoirs des grands boulevards sur l’axe Rabat-Casa. L’axe du Bien, quoi : celui de la lecture rapide et de la certitude vite pesée et emballée. Car la lecture, précise sans sourire le statisticien qui bidouille les chiffres mais ne touche jamais aux lettres, n’est pas seulement cette émotion que procure un texte romanesque ou poétique ; on peut lire aussi la presse. Et comment ! Dans ce cas-là, nous avons plus de 300 000 personnes qui lisent tous les jours. Sur 30 millions d’habitants, ce lectorat fait figure d’une bande de flâneurs dans un jardin public lors d’un jour férié et jeûné du mois de Ramadan. Au vu de ce chiffre, on est tenté de lui adjoindre le nombre de gens qui lisent un timbre-poste ou la notice d’un médicament.
Mais restons dans les citations qui sont à la lecture, comme a dit un rigolo, ce que les bandes-annonces sont au cinéma : elles peuvent donner envie d’aller voir de plus près. Contrairement à certains slogans qui se mettent à l’impératif et vous somment de voter pour tel objet, telle plante ou telle bestiole censés symboliser un projet de société. Elire sans lire, sans dialoguer et sans rêver est une bien triste destinée. Car selon un ancien auteur, Chevalier Méré, dans ces maximes morales et politiques : «Trois choses font un savant homme : la lecture, la conversation et la rêverie ; l’une enrichit la mémoire, l’autre polit son esprit ; et la troisième forme son jugement.»
Quant au sage qui se marre, qui a lu tous les livres (qui trouve que la chaise est triste, hélas, et lui préfère un hamac), il peut faire sienne cette citation de Christian Bobin, tirée de son ouvrage Tout le monde est occupé : «Je trouve mes lectures dans la lumière du ciel. C’est le livre le plus profond qui soit et ce n’est même pas moi qui en tourne les pages