Ecran noir et page blanche

Grand consommateur d’histoires, le scénariste avisé en redemande car un bon scénario original, comme une bonne idée, ne vient pas en claquant du doigt, et les raconteurs d’histoires se rangent traditionnellement parmi les romanciers et les écrivains.

Au cinéma, il y a l’idée communément admise qu’un bon film passe forcément par un bon scénario. Mais est-ce qu’un bon scénario passe par un bon livre ? Peut-être lorsque le scénariste est bon et que le livre n’est pas trop mauvais. Mais encore faudrait-il que les autres collaborateurs associés au projet (réalisateurs, acteurs, directeurs de la photo, monteur, techniciens, producteurs, etc.) fussent tout aussi bons. Nous sommes là, bien sûr,  dans l’hypothèse de l’adaptation au cinéma d’œuvres littéraires, et donc dans la logique d’une transmission de récit d’un mode d’expression à un autre, c’est-à-dire de l’écrit au visuel avec le dépaysement intellectuel et émotionnel que cela implique. Beaucoup de choses intelligentes ont été écrites sur cet exercice d’adaptation. Il porte bien son nom car il s’agit en premier lieu d’une tentative de passage d’une technique adaptée à une autre, laquelle est faite dans les règles de l’art, celles précisément  du cinéma. Ces règles ont pour ambition de faire parler des mots en images et en sons et de les mettre en rapport dans le but de raconter une histoire.

Les histoires, fanfaronnent certains apprentis scénaristes de notre tribu, il y en a partout et tout le monde pourrait en raconter. En effet, grand consommateur d’histoires, le scénariste avisé en redemande car un bon scénario original, comme une bonne idée, ne vient pas en claquant du doigt, et les raconteurs d’histoires se rangent traditionnellement parmi les romanciers et les écrivains. Le grand scénariste-adaptateur et merveilleux dialoguiste, Michel Audiard, disait d’ailleurs à ce sujet qu’il y a «douze mille sujets à la Bibliothèque nationale». C’est peut-être ce que se sont dit les gens de l’Union des réalisateurs auteurs marocains (URAM) en organisant récemment un colloque sur ce thème ardu : «Le récit littéraire et l’écriture cinématographique». L’intitulé est tout un programme qui relève d’une épreuve du bac. Il manque juste la fameuse injonction qui nous écœurait tant au temps de jadis lorsqu’on nous jetait deux ou trois vers du poète antéislamique plaintif, Zouhaïr Ibnou Abi Salma, en nous sommant de «Hallile wa naqich !» (Analyse et argumente !) Mais là, on s’égare.

Dans le communiqué invitant à ce colloque, on peut lire cet argument justifiant la nécessité d’un tel choix, lequel est dicté par «la pauvreté qui caractérise la relation entre les écrivains, romanciers et les cinéastes marocains» ; tout en précisant par ailleurs que «le nombre de romans portés à l’écran reste minime». En fait, la situation est autrement plus alarmante car ce que l’on oublie d’annoncer c’est que depuis la naissance du cinéma marocain, au début des années 60, il y aurait moins de deux cents longs métrages pour à peine un millier de romans publiés au Maroc depuis l’Indépendance. C’est cet état des lieux qu’il faudrait faire pour mesurer le paradoxe de la création artistique. Car, il va de soi que pour opérer un choix d’adaptation de romans au cinéma (ne serait-ce que sur un plan purement arithmétique), il faudrait disposer d’un nombre d’ouvrages en quantité suffisante et, si possible, en qualité satisfaisante. De plus, sachant que l’on produit, depuis quelques temps, plus de films et de téléfilms que l’on ne publie de romans, il n’est pas exclu que la filmographie marocaine dépasse le catalogue éditorial national. Cela constituerait une première mondiale en matière de création artistique, car, en général dans tout pays normal, il y a annuellement toujours plus de titres de romans publiés et mis en circulation que de films produits et distribués. Ce n’est pas le seul paradoxe dans la nuit de la création artistique où peu de signes lumineux annoncent la fête de l’esprit et éclairent l’autre versant de notre imaginaire tristounet. Et pourtant ça tourne, comme disait Coluche à propos de Jane Birkin qui était à l’affiche dans plusieurs films : «Elle est plate, et pourtant elle tourne !».

Méditons pour conclure, ce constat d’un spécialiste de l’écriture de scénarios, scénariste et formateur, Christian Biegalski, tiré de son ouvrage  Le scénario, mode d’emploi. (Edition Dixit) : «Paradoxe des paradoxes, le scénario n’est pas seulement une machine à produire du paradoxe, un outil au service d’une pensée paradoxale, mais c’est aussi , en lui-même, un objet paradoxal». Et une autre citation pour la route et plus si affinités. Elle est tirée de Notes sur le cinématographe de Robert Bresson (Folio) : «Deux sortes de films : ceux qui emploient les moyens du théâtre (acteurs, mise en scène, etc.) et se servent de la caméra afin de reproduire ; ceux qui emploient les moyens du cinématographe et se servent de la caméra afin de créer».