Ecouter et entendre

Qui reformulera le cri de la jeunesse en discours politique cohérent ? Qui saura le recevoir et y répondre ? Tels sont les défis qui attendent le pays dans les semaines et les mois à  venir.

Un petit vent chaud d’un printemps précoce souffle sur la ville. Il vient de loin. Il vient de contrées si lointaines et perçues pourtant comme très proches. Et l’air vicié de ce vent chargé de cendres et d’odeurs de poudre traverse les petits écrans pleins de vacarme, de mots et de cris, d’images insoutenables et de feu et de larmes. Au café, le brouhaha des consommateurs et le bruit de la machine à café se mêlent aux commentaires plus ou moins audibles d’inconnus apeurés, de témoignages hachurés, de cris accompagnés sur le petit écran par des slogans comminatoires sommant tel leader à dégager, tel peuple à se rassembler… Le petit écran est divisé en autant de foyers de conflit tous identiques et que seule l’incrustation aide à situer : Al Manama, Tripoli, Le Caire, Sanaa, Tunis. Dans un autre café, même décor et même bruitage inintelligible. Soudain, un consommateur se lève doucement  et éteint le poste. Personne ne fait attention, ni ne conteste. Maintenant le bruit de la machine à café est plus net et les conversations, loin de s’être interrompues, sont plus audibles. Overdose d’images anxiogènes ou peut-être une  application de l’adage populaire «Aïn ma chafet, qalb ma wjâa» que l’on pourrait traduire ainsi : «Si l’œil ne voit, le  cœur ne broie».

Jamais on n’a été informé en direct sur des soulèvements successifs dans un espace géographique commun. Les médias ont fort à faire avec cette déferlante intempestive d’événements quasi identiques et très souvent mimétiques. Les mêmes slogans sont repris ici et là ; les mêmes revendications et souvent aussi les mêmes drapeaux sont brandis par les uns et les autres. Historiquement, si l’on ose écrire, c’est la petite Tunisie qui a ouvert le bal tragique de ces chambardements. Elle a été vite dépassée à sa droite par la grande et tonitruante Egypte, «Oum Eddounia». Puis vient le lointain Yémen ainsi que l’inattendu et insulaire Bahreïn. Mais c’est certainement le cas pathologique du régime du roi Ubu Kadhafi qui a marqué cette série sanglante et a jeté ce que l’on nomme «monde arabe» sur la scène médiatique planétaire. Bien entendu, les autres pays, notamment du Maghreb, ne peuvent pas être épargnés par l’onde de choc de ce séisme politique. Et comme on a beaucoup prêté, à raison, aux nouvelles technologies de la communication : Facebook, et autres Twitter ; et comme ces outils sont l’apanage des jeunes ou ne sont bidouillés, très souvent, que par les moins de trente ans, on a eu ce mouvement bigarré du 20 février. L’Histoire se fait à coup de dates et parfois se résume à cela, mais elle n’est pas que cela. C’est Marx qui disait que «les hommes font leur histoire mais ne savent pas l’histoire qu’ils font». Maintenant que les jeunes et les moins jeunes ont parlé, il s’agit de les écouter et surtout de les entendre. Mais, il est urgent surtout de rendre audible et intelligible un discours où se mêlent l’euphorie et le pathos, l’enthousiasme et le dépit. Aujourd’hui, la politique fait le monde et tout le monde fait de la politique. Mais dans ce domaine, on revient de loin et il n’est pas nécessaire ici de rappeler quelle chape de plomb a été soulevée -pas suffisamment et maladroitement-, pour laisser s’exprimer des hommes et des femmes frappés d’autisme politique pendant près d’un demi siècle. Qui  reformulera le cri de la jeunesse en discours politique cohérent ? Qui saura le recevoir et y répondre ? Tels sont les défis qui attendent le pays dans les semaines et les mois à venir. Car il ne serait pas raisonnable, ni productif de louvoyer encore une fois au risque de rompre la confiance et fausser les termes d’un nouveau contrat social à passer entre le pouvoir et les citoyens. Plus que jamais, il est temps de semer l’espérance et de définir un projet de société claire, moderne et crédible. Rompre avec certaines traditions du passé ancien ou récent ne conduit pas à faire table rase de tout ce qui l’avait enrichi, mais de ce qui l’a perverti et abruti les anciens sujets devenus citoyens. Il reste enfin à se garder de ne tomber ni dans le jeunisme de l’enthousiasme et de la proximité ni dans le prétendu savoir-faire de la technostructure humainement désincarnée. C’est aux hommes et aux femmes de bonne volonté et de bon conseil que s’adresse ce laïus que l’auteur de cette chronique s’est toujours interdit de commettre. Car, comme pour le foot, tout et chacun a aujourd’hui son mot à dire sur les choses de la politique et je suis de ceux-là, ni meilleur ni pire. Même si j’avoue avoir une préférence pour les débats enfiévrés entre les footeux mais qui n’en pensent pas moins.