Du mensonge et de la vérité

Un procès à grand retentissement vient de se clore aux USA : celui de Lewis Libby, ancien directeur de cabinet du vice-président américain Dick Cheney. Après trois ans d’enquête, il a été reconnu coupable de parjure et d’obstruction à la justice. C’est l’un des plus hauts responsables à être jugés aux USA depuis le scandale du Watergate. Il encourt vingt-cinq ans de prison et 1,5 million de dollars d’amende. La sentence est attendue pour le 5 juin.

L’affaire remonte à 2003, lorsque l’identité d’un agent de la CIA, Valérie Plame, est divulguée à la presse dans le cadre d’une campagne de diffamation menée contre son mari, Joseph Wilson, ancien ambassadeur américain. Celui-ci avait accusé l’administration Bush d’avoir manipulé des renseignements au sujet de l’Irak pour justifier le recours à l’intervention armée. Dans le but de lui faire du tort, des sources anonymes à la Maison Blanche révèlent alors à la presse, qui répercute l’information, que l’épouse de Wilson est une espionne. L’affaire provoque un scandale politico-médiatique et atterrit sur le bureau du procureur, divulguer l’identité d’un agent de la CIA relevant du crime fédéral.

Pour couvrir les agissements de ses patrons, Lewis Libby a menti, qui plus est, sous serment. Comme ce fut le cas lors du Watergate ou, plus récemment, sous la présidence de Bill Clinton avec l’affaire Monica Lewinsky, la dissimulation pèse presque plus lourd que le forfait lui-même. Le mensonge, surtout quand il revêt le caractère du parjure relève de l’inacceptable absolu au regard du système judiciaire américain.

Quand Bill Clinton tenta, dans un premier temps, de nier ses frasques sexuelles avec sa secrétaire et qu’il s’avéra par la suite qu’il avait caché la vérité, il n’échappa que de peu à la destitution. A l’époque, le monde entier suivit avec un amusement teinté de stupeur les multiples rebondissements de cette affaire, peinant à comprendre comment une telle histoire, appartenant pleinement au registre du privé, pouvait avoir pris une ampleur suffisamment grande pour risquer de faire tomber l’homme politique le plus puissant du monde. Bien que l’on soit dans une société puritaine où les tromperies conjugales ne sont pas reçues avec la même philosophie que dans la zone méditerranéenne, ce n’était cependant pas d’avoir flirté avec sa jolie stagiaire dans le bureau ovale qui avait failli coûter son fauteuil à Bill Clinton.

C’était d’avoir menti. En mentant, lui, le président du pays mettait en danger tout le système sur lequel repose celui-ci. L’ossature de la société américaine, c’est la loi. Y faillir, c’est porter préjudice à tout l’édifice. D’où l’extrême sévérité avec laquelle les infractions les plus bénignes sont punissables. Qui, en se rendant pour la première fois aux USA, n’est pas resté ébahi devant le type de questions libellées sur la fiche de débarquement ? Des questions du style «avez-vous déjà commis un acte terroriste ?» ou «vous êtes-vous déjà rendu coupable d’un meurtre ?».

Comment peut-on croire que des personnes coupables de tels faits iraient cocher le oui ? Mais c’est cela, justement, qui fait la force de cette société. D’ostraciser le mensonge au point de le rendre inconcevable même dans des cas de figure aussi énormes que celui-ci. De faire de la loi l’instance suprême au-dessus de laquelle personne ne peut se placer, pas même le président en exercice. La chute de Nixon, les déboires de Bill Clinton ont amplement prouvé ce fait.

Depuis le 11-Septembre, le gouvernement Bush multiplie les dérives liberticides. L’enfermement sans jugement de personnes dans le bagne de Guantanamo bafoue les droits de l’homme les plus élémentaires. Mais aussi inacceptable que puisse être cette situation, elle passe entre les mailles du système en raison de l’existence d’un corpus juridique, la loi antiterroriste votée après le 11-Septembre qui lui confère un semblant de légitimité. Par contre, là où l’équipe actuellement au pouvoir a des chances de se faire rattraper, c’est bien sûr cette présomption de mensonge qui plane sur elle et dont on assiste à une première concrétisation avec le procès de Lewis Libby.

Evoluer dans une société où la loi est appliquée et où les règles sont claires permet aux individus d’avancer. Même si les rails mis en place sont rigides et que les déborder place immédiatement en situation de transgression, ils ont le mérite de tracer la route. A l’opposé, l’absence de visibilité induite par un système juridique fantasque dont on ne sait ni quand ni comment il s’applique crée un climat d’insécurité qui fige l’action. On s’étonne que les pays arabes, dont le Maroc, échouent à casser le cercle infernal de la pauvreté et du sous-développement. Mais comment pourraient-ils le faire dans le contexte d’arbitraire et de népotisme qui reste le leur ? Pour en revenir à la notion même du mensonge, là où ailleurs il est frappé d’ostracisme, ici il ne fait même plus battre d’un cil. Ce qui étonne, c’est que l’on dise la vérité, pas qu’on la travestisse.

C’est une dérive et on ne prend pas suffisamment la mesure de son degré de nuisance sur la société. Tout l’équilibre de celle-ci pâtit de cette dissolution insidieuse du rapport de confiance entre les individus. L’idée domine qu’on ne doit jamais prendre pour argent comptant ce que vous raconte l’autre et c’est terrible. Un concept très beau fait partie de notre patrimoine ; celui de l’kalma. Le tirer de la désuétude dans lequel il est tombé relève du salut public.