Du coup de pied au pied de nez

une démarche qui, au-delà  des rires qu’elle déclenche, témoigne d’une capacité à  transcender la colère pour en faire une source de créativité.

Enfin. Enfin quelque chose dans les news qui déride ! Et qui, en même temps que le sourire, ramène un peu d’espoir quant à notre capacité en tant que corps social à conjurer, par  notre inventivité et notre créativité, cet avenir sombre auquel la réalité actuelle semble vouloir nous condamner. Car une société capable de manier l’arme de l’humour et de la dérision est une société qui dispose de ressorts suffisants pour faire face aux vents mauvais, de nature diverse, qui soufflent sur elle.

Le 6 octobre courant, à Rabat aux abords du Parlement, une manifestation de soutien aux victimes marocaines de la bousculade de Mina a été violemment dispersée par la police. L’usage de la force dont il fut fait à l’égard des manifestants a été filmé et la vidéo mise en ligne. Diffusée par le site Hespress, on peut y voir un représentant de l’ordre poursuivre de sa vindicte un manifestant en lui assénant coup de pied sur coup de pied. Ces images ont fait le tour de la toile et suscité des commentaires indignés de la part des internautes. Mais certains petits malins qui manient l’outil de l’infographie ont dégainé une arme autrement plus redoutable : celle de la dérision. Pour dénoncer la brutalité du policier, ils ont détouré la photo du coup de pied pour la transposer sur d’autres images. Les résultats de ces photomontages qui ont été postés sur les réseaux sociaux sont hilarants. On y retrouve l’agent en logo de Johnny Walker, au milieu de danseuses russes, face aux chars de la place Tienanmen ou encore sur la scène des Folies Bergères. En même temps que son comportement est dénoncé, l’intéressé s’est vu être la risée de la toile. Or, sachant ce que le ridicule vaut à qui en fait l’objet, il y a fort à parier que l’intéressé y réfléchira désormais à deux fois avant de taper sur la foule.

Ce recours à la dérision pour dénoncer une brutalité policière au Maroc est inédit. C’est très certainement la première fois que, délaissant les modes habituels de protestation, on moque ainsi le comportement répressif d’un agent de l’autorité. Cette démarche, au-delà des rires qu’elle déclenche, témoigne d’une capacité à transcender la colère pour en faire une source de créativité. Outre le dépassement de la réaction primaire à saluer en soi, ce qui est intéressant dans cette utilisation de l’humour, c’est qu’elle prend pour cible l’autorité. Les blagues et les bons mots tiennent une bonne place dans la culture marocaine, les Marocains aiment rire et ils ne s’en privent pas. Mais ils ne rient pas de tout et de n’importe quoi. S’ils sont capables de se moquer d’eux-mêmes et de leurs semblables, ce qui touche à l’autorité reste encore pour beaucoup de l’ordre de l’intouchable. Certes, les caricatures des hommes politiques ont fait leur entrée, bien que timidement, dans le champ médiatique mais ces derniers ont tellement perdu de leur aura que le pas se fait aisément. Il n’en va pas de même, ou du moins pas dans les mêmes proportions, pour ce qui est des représentants de l’ordre entre les mains desquels se trouvent les outils de la répression. Devenir capable de rire du gendarme et du policier, c’est, sur le plan symbolique, commencer à s’affranchir de la peur. Et donc se faire plus libre dans sa tête. Aujourd’hui on rit du policier qui fait usage de la force, demain, cela pourrait être le barbu et son terrorisme idéologique qu’on raillera sans ménagement. La libération des esprits est un long cheminement. En France, avant l’apparition des philosophes des Lumières tel Voltaire, il y eut, cinquante ans plus tôt, un Molière (1622-1673) qui, sous le règne absolu d’un Roi Soleil (Louis XIV), commença à dynamiter le pouvoir du clergé catholique tout puissant par des pièces de théâtre comme Tartuffe qui tournaient en dérision l’hypocrisie des hommes d’Eglise. 

La culture en général, et celle de l’art de la dérision en particulier, ont ouvert la voie à la révolution intellectuelle. Une révolution intellectuelle grâce à laquelle le peuple de France, et, avec lui, l’Europe de l’Ouest dans son ensemble, se sont émancipés de l’autoritarisme politique. Cela leur a permis de devenir ce pôle de modernité et de croissance qui, bien qu’ayant perdu de sa superbe, continue à être perçu comme un eldorado par les centaines de milliers de migrants du monde arabe en quête d’une terre d’asile.  

Alors un coup de pied transmué en un pied de nez, on ne peut qu’applaudir et saluer l’impertinence de nos petits malins du net.