Du coté de BHL

Au fait, BHL est quasiment un compatriote puisque,
dans cette biographie, il est question d’une maison à Tanger et d’un riad à Marrakech. Et on ne va pas laisser
un quasi-compatriote se faire tailler un costard par
un biographe et journaliste, certes
de talent, mais ce n’est pas une raison.

Attendu que l’on manque encore d’informations people dans notre presse ; considérant que la majorité de nos magazines sont plus focalisés sur la gouvernance et ses protagonistes grands et petits ; sachant que la presse et les pages culturelles sont aussi rares que l’humour dans un projet de Loi de finances (encore qu’il soit possible de trouver matière à rire dans certaines de ses rubriques) ; relevant, par contre, dans la presse française une propension à la «peoplisation» des figures de la culture et de la pensée, il nous a paru légitimement amusant d’évoquer la biographie, très attendue dans le landernau intellocratique de l’Hexagone, de Bernard-Henry Lévy, parue aux éditions Fayard sous la plume du journaliste Philippe Cohen, et portant le titre simple et concis de BHL, une biographie. N’ayant pas encore eu la possibilité de lire cet ouvrage, on n’a eu aucun mal à en avoir quelques bonnes feuilles publiées par une dernière livraison du magazine L’Express. En sus de ces extraits, on peut lire aussi, comme bonus et comme réaction, l’entretien avec BHL dans lequel il répond à son biographe. En une heure de trajet dans le TNR reliant Rabat-ville à la gare Ain Sebaâa, pendant que mon voisin croisait des mots dans un journal plié en quatre alors que son voisin à lui remuait les lèvres en déchiffrant un Coran miniaturisé, j’en ai appris suffisamment pour ne pas me précipiter chez le premier libraire pour acheter la bio de BHL. C’est pratique, les bonnes feuilles agrémentées de quelques intertitres de la rédaction du style «La cause du people», «Le BHL nouveau était parfait : un logo, une image, un message», «L’inventeur de la gauche folle». Meilleur stratège, comme il le dit lui-même, BHL joue la transparence et l’aveu enrobé de mots choisis sans haine et sans rancune. Il répond, très zen, à des questions qui auraient fait sortir de ses gonds un bonze du Tibet accusé de fraude fiscale. Il avoue avoir essayé en vain de dissuader le biographe Philippe Cohen de se lancer dans cette entreprise en faisant intervenir des relations. Pourquoi ?, lui demande-t-on. Et BHL appelle quelqu’un à la rescousse : «Vous connaissez la phrase de Cioran : “Je me suis toujours demandé comment le risque d’avoir un biographe ne nous dissuade pas d’avoir une vie”.» Il est très fort ce BHL qui dit avoir une «conception guerrière de la recherche de la vérité». Sauf qu’il a mal cité Cioran qui avait publié cet aphorisme dans Syllogisme de l’amertume, au chapitre intitulé «Atrophie du verbe», édité en 1952 chez Gallimard. La recherche de la vérité, même dans sa conception pacifique, impose que l’on restitue l’aphorisme en l’état, et qui est le suivant : «Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie». Ainsi tournée, la citation a tout de même une bien plus belle allure rhétorique que la forme anecdotique présentée par BHL. Mais bon, peut-être citait-il de mémoire ce que les journalistes mirent entre guillemets. Qu’importe, puisqu’il citait quelqu’un qui a fait de son œuvre un don de mots et de phrases concises telles des bandes-annonces d’un film de la vie appelant à aller voir du côté de l’avenue de l’Humilité qui donne sur la place de la Vérité. Et, puisque nous y sommes, dans les Syllogismes… de Cioran, l’aphorisme suivant celui que cite BHL reste parfaitement raccord, terme que l’ancien nouveau philosophe aime bien, sans doute après avoir tenté le cinéma dans la fiction et dans le documentaire : «Assez naïf pour me mettre en quête de la Vérité, j’avais fait jadis – en pure perte – le tour de bien des disciplines. Je commençais à m’affermir dans le scepticisme, lorsque l’idée me vint de consulter, ultime recours, la poésie : qui sait ? Peut-être me serait-elle profitable, peut-être cache-t-elle sous son arbitraire quelque révélation définitive. Recours illusoire ! Elle était allée plus avant que moi dans la négation, elle me fit perdre jusqu’à mes incertitudes».
Au fait, BHL est quasiment un compatriote puisque, dans cette biographie, il est question d’une maison à Tanger et d’un riad à Marrakech. Et on ne va pas laisser un quasi-compatriote se faire tailler un costard par un biographe et journaliste, certes de talent (il a quand même co-écrit avec Pierre Péan La face cachée du Monde), mais ce n’est pas une raison. Boycottons donc la bio et lisons seulement l’excellent entretien de BHL accordé à L’Express. Remarquez, Cohen aussi est un patronyme familier au Maroc. Alors que faire ? On demande à Cioran un petit aphorisme pour nos amis Lévy et Cohen ? Y a qu’à demander car Cioran, c’est comme la Samaritaine ou le BHV (pardon, M. BHL !). Alors, cet aphorisme, ça vient ? Oui, oui, voilà, et c’est la maison qui offre : «Un livre qui, après avoir tout démoli, ne se démolit pas lui-même, nous aura exaspérés en vain»