Deux ans et dix ans !

Un enfant violé, c’est deux ans, un inspecteur du travail
qui fait son boulot, c’est dix ans. Dans quel univers médiéval continuons-nous donc encore à  évoluer ?

Si l’on part du principe que la manière dont un pays applique le droit reflète à  la fois le mode de fonctionnement de ses institutions et l’état d’esprit régnant dans sa société, alors il y a lieu de se dire, au vu de certains jugements, que quelque chose ne tourne pas rond dans le nôtre ! Il n’est un secret pour personne que notre institution judiciaire va mal, gangrenée qu’elle est par des maux innombrables et profonds. Pourtant, malgré la conscience que l’on peut avoir de cette réalité, il est des cas dont l’aberration est telle qu’elle vous laisse sans voix. Pris séparément, ils interpellent déjà  en soi. Mais quand, au détour d’une lecture de journaux, vous les mettez en perspective, là , leur comparaison vous laisse littéralement pantois. Et abasourdi par ce qu’elle vous renvoie des «valeurs» en cours dans la société.
Revue de la presse hebdomadaire. Le rituel habituel. D’abord le sommaire, puis on feuillette le journal. Le regard balaie les pages avant de se fixer sur tel ou tel papier. Dans la rubrique «société», deux affaires de viol dont l’un sur mineur. Le coupable a pris deux ans de prison. Le regard continue sa progression. Autre support, autre affaire de justice. Le gros titre fait cette fois-ci état d’une condamnation à  dix ans de prison pour un inspecteur du travail, poursuivi pour faux et usage de faux.
Les deux peines, mises côte à  côte, se superposent : deux ans pour un viol, dix ans pour une affaire d’ordre administratif.
On revient sur la dernière, qui suscite l’émoi des organisations des droits de l’homme et provoque des grèves au ministère de l’Emploi. L’histoire est rapportée par notre confrère TelQuel. Elle remonte à  1993. L’inspecteur Zine El Abidine Kacha reçoit des plaintes de la part des employés d’une boulangerie. L’inspection qu’il effectue sur les lieux provoque l’ire du boulanger. Licenciement de quatre des employés, dont un représentant syndical. Colère alors du personnel, qui se met en grève. Le patron ferme boutique et procède à  l’embauche de nouvelles recrues. L’inspecteur réagit en rédigeant des PV qui se soldent par des amendes pour l’employeur. En 1995, celui-ci entame une procédure contre l’inspecteur du travail. L’instruction dure huit ans. Le verdict du tribunal de première instance tombe en juin 2003 : non-lieu pour insuffisance de preuves. Février 2004, la Cour d’appel de Marrakech innocente Kacha. Avant de le condamner ensuite en appel à  dix ans de prison.
Dix ans/deux ans. Dans la première affaire, alors que la Cour elle-même, dans un premier temps, a reconnu une insuffisance de preuves, les juges en charge du dossier n’ont pas hésité à  avoir la main lourde. Par contre, d’autres de leurs confrères ont estimé que deux ans, pour le viol d’un mineur de quatorze ans, c’était une juste punition. Une clémence exceptionnelle ? Il n’en paraà®t rien. Au vu de ce que rapporte régulièrement la presse, friande de ce type de faits divers, un «tarif» habituel. Revient en mémoire une autre affaire de pédophilie dont le jugement avait été un scandale sans nom : celle du petit Jaafar, cet enfant de quatre ans violé à  la crèche. L’enquête menée par la gendarmerie royale révèle, après examen dans ses laboratoires (recherche d’ADN), que le sperme retrouvé sur le petit est de manière indiscutable celui du gardien de l’établissement scolaire. A combien le crime a-t-il été évalué par les juges ? A deux ans de prison. Circonstances atténuantes citées par la Cour : l’enfant aurait suivi de plein gré son agresseur dans les toilettes !!!
Nous touchons là  aux non-dits les plus enfouis de notre société. Un enfant violé, c’est deux ans, un inspecteur du travail qui fait son boulot, c’est dix ans. Dans quel univers médiéval continuons-nous donc encore à  évoluer ? Le fqih dont l’ombre menaçante remplit de cauchemars les nuits de l’enfance, les larmes rentrées des petits hommes à  qui l’on dérobe leur innocence pendant qu’ils psalmodient le nom de Dieu, les mémoires meurtries ont tout conservé. A la corruption et à  l’arbitraire, la justice doit faire aussi avec ce retour du refoulé.
Et ceci nous donne cela : deux ans et dix ans. A méditer douloureusement .