«Des tessons de bouteilles sur la muraille de Chine»

Trois générations entassées sous le même toit dans cet immeuble sans nom : les plus jeunes squattent la terrasse, les moins jeunes occupent un étage et les anciens le rez- de- chaussée dans une rue désignée par un numéro, sise dans un quartier portant aussi un autre numéro.

Une grande famille numérique dont l’identité n’a pas plus d’importance que ça, parce que jamais questionnée et parce que s’interroger est un luxe d’intellectuel qu’elle ne peut s’offrir. Mais voilà qu’un jour, par une matinée d’automne à peine surgie de la brume qui enrobe la ville en cette saison, les plus jeunes sont partis. Ils ont quitté la terrasse en descendant subrepticement et sur la pointe des pieds les escaliers étroits de la maison pour ne pas réveiller les plus vieux au sommeil léger. Ils sont partis. Là-bas, de l’autre côté de la mer, «là-bas derrière le dernier mur de la mémoire, là où naît l’autre mémoire : la mémoire des choses inconnues» (Rafael Sanchez Ferlosio. Ruses et aventures d’Alfanhui).

Plus qu’un verbe ressassé ou un rêve longtemps caressé, partir est un acte qui se veut définitif. Rompre les amarres, couper les liens avec le passé, pensent les uns; et pour d’autres, partir pour revenir. Peut-être. Peut-être, mais ce n’est pas sûr. Rien n’est sûr, mais ceux qui ont décidé de quitter ce village accroché aux montagnes ou ce désert noyé de sable ont la tête pleine de rêves, le regard plein de larmes et de poussière. Pleurent-ils sur le long chemin qui les sépare de ce point d’arrivée qui s’efface face à un horizon qui s’éloigne ? Hier, on les disait émigrés, émigrants, «harragas» et puis, peu à peu, au gré de la fureur du monde, des guerres et des famines, des injustices et des tyrannies, ils sont devenus des «déplacés», des exilés, des demandeurs d’asile, des réfugiés, tantôt économiques, tantôt politiques… Comment fait-on pour distinguer, identifier et renvoyer à leur statut administratif ces silhouettes bizarrement parées au regard las ou hagard, traînant dans la boue et la neige des champs ou surgies de la mer comme des bêtes aquatiques ? D’où sortent-elles ? De quelles contrées lointaines ? De l’Est ou du Sud ? Seuls points cardinaux pourvoyeurs de tant d’étrangetés ? Les sens migratoires débouchant au carrefour des gens de peu donnent le tournis à ceux qui ont pour consigne d’endiguer le flux et de protéger le pays de Cocagne de ces «hordes» sans nom et sans origine. Ceux «qui plantent des tessons de bouteilles sur la muraille de Chine», comme dirait Jacques Prévert, ne savent plus qui est qui et qui va où. Fiers et durs en dedans, tristes et souriants en dehors pour faire bonne figure, ces étranges étrangers, tels des plantes exotiques déplacées, hors saison et hors sol, continuent leur chemin de croix vers un but qui ressemble au destin des hommes sur terre, aussi flou que risqué. Hier, comme nos jeunes des années 80 qui ont quitté la terrasse de la maison dans cette rue sans nom, ils n’avaient aucun contact avec leurs proches et leur passé. Leur mémoire se déchargeait peu à peu comme une batterie de téléphone. Ils étaient face-à-face avec un futur opaque et glacial. Aujourd’hui, le téléphone muni de ses diverses applications continue de les relier, par les photos, les paroles et les pleurs de leurs parents, à un passé qui se décompose sur la route de leur nouveau et incertain quotidien.

La géographie, comme disait Yves Lacoste, ça sert à faire la guerre. Certes, mais elle sert aussi à fabriquer de l’exil. Elle sert à partir, à demeurer ou à attendre… C’est ainsi, et la situation  géographique étant ce qu’elle est, que le Maroc est passé peu à peu de zone de passage ou de transit du flux migratoire, à pays d’accueil ou, au moins, à un «territoire d’attente». Comme quoi, on est toujours le Nord de quelque Sud appauvri ou meurtri, car tout est relatif dans ce monde déboussolé. Passons donc des lettres aux chiffres pour annoncer aux «planteurs de tessons de bouteilles sur la muraille de Chine» que notre pays a régularisé en une année (2014-2015) plus de 18 000 migrants sur 27 000 demandeurs d’asile. Comparativement avec certains pays d’Europe, et sachant que le Maroc n’est pas comme on dit «un pays de migration», le chiffre est loin d’être banal. Certes, le plus dur reste à faire car il ne suffit pas de régulariser, encore faut-il ensuite intégrer ceux qui le veulent bien. Tel est le défi, encore un, qui attend les responsables. Mais plus encore, c’est la société et ses composantes qui doivent d’abord s’ouvrir et accepter cet étrange étranger, notre frère, notre semblable, celui-là même qui a parcouru un très long et dur chemin avant d’arriver vers nous. Alors si vous le rencontrez bizarrement paré, un sourire aux lèvres, un petit sac dans une main et dans l’autre un chapelet pour compter les prières oubliées et le temps qui passe et le temps perdu et les souvenirs évanouis de son ancien et lointain pays, saluez-le. Il se sentira heureux.