Des Marockains… comme des Marocains

Tout au long de la projection, on sentait ce public «dedans». Tellement «dedans» que lorsque le film s’est achevé et que les spectateurs se sont égaillés on avait l’impression qu’ils sortaient non de la salle mais de l’écran tant les héros du film leur ressemblaient. Alors la grande question à poser à ceux qui crient à la non-marocanité de l’œuvre serait la suivante : que fait-on de ce public-là, de ce Maroc-là ?

Une salle comble, des rires et des applaudissements, n’en déplaise aux censeurs et aux tenants de l’ordre moral, Marock, de Leila Marrakchi, a fait un tabac ce mercredi 10 mai, jour de sa première mise à l’affiche au Maroc. Des huit cents places de la grande salle du Mégarama, il n’en restait plus une seule de libre. Ils étaient des centaines de jeunes à vouloir voir le film cloué au pilori par d’aucuns qui sont allés jusqu’à exiger sa censure au nom d’une prétendue atteinte à nos sacro-saintes «valeurs».

Ils sont venus, ils ont vu et ils sont repartis sans que le moindre sifflet, sans que la moindre manifestation d’hostilité n’aient été entendus. Au contraire, tout au long de la projection, on sentait ce public «dedans». Tellement «dedans» que, lorsque le film s’est achevé et que les spectateurs se sont égaillés sur la vaste esplanade du cinéma, on avait l’impression qu’ils sortaient non de la salle mais de l’écran tant les héros du film leur ressemblaient.

Alors, la grande question à poser à ceux qui crient au scandale, à la «dégénérescence culturelle» et à la non- marocanité de l’œuvre serait la suivante : que fait-on de ce public-là, de ce Maroc-là, Maroc, à la différence du titre du film, avec un «c» et non pas un «k» ? Car, que ces âmes indignées l’acceptent ou non, ce Maroc a une existence bien réelle, il se compose de personnes qui, jusqu’à nouvel ordre, appartiennent au même titre que les autres à l’humus national. Ils en sont l’un des visages, l’une des multiples facettes, ni plus ni moins représentative que les autres. Donc, question : que fait-on de ceux qui applaudissent et se retrouvent dans le film de Leila Marrakchi ? On les «euthanasie» ? on les enferme dans des camps de redressement ? on remplit des charters pour les expédier vers les terres de «débauche» occidentales ? Ou on accepte que, comme il est des Marocains qui trouvent la paix dans les mosquées, il en est d’autres – pardon d’oser un tel parallèle ! – qui préfèrent les virées en boîte de nuit. Cela ne signifie d’ailleurs nullement que certains ne se retrouvent pas ici et là, l’un n’empêchant pas de fréquenter l’autre. Ne dit-on pas «Chouiya lrabi ou chouiya lkalbi» ?

Plus sérieusement, ce que nous donne à voir la jeune réalisatrice est l’image, criante de vérité, d’une certaine jeunesse dorée marocaine qui… oui, parle le français plus que l’arabe,… oui, boit, fume et sort, oui «mange» le Ramadan oui, n’hésite pas à faire dans la provocation tant sur le plan du langage que du comportement… On peut critiquer cette jeunesse-là, dénoncer ses errements, stipendier son mode de vie mais nul ne peut lui dénier le droit d’exister. Elle existe ! Et le film n’a pas eu d’autre tort que de la faire vivre sur l’écran sans craindre ni de déplaire ni de choquer.

Alors à la jeune réalisatrice de Marok, bravo et merci. Bravo tout d’abord pour sa maîtrise de l’outil cinématographique. Leila Marrakchi appartient à cette génération de jeunes réalisateurs marocains à qui l’on doit d’avoir enfin de vraies productions que l’on regarde sans mourir d’ennui et sans compter les minutes qui séparent de la fin. Marock est un film sans prétention, un film qui n’entend ni changer la face du monde ni briguer la palme de l’œuvre d’art. Ailleurs, il serait regardé comme un simple produit de divertissement construit autour d’une amourette d’adolescents.

Mais ici, parce que justement il s’adresse à une société muselée par les interdits et les tabous, son audace doit être saluée. A elle seule, la mise en scène d’une romance entre une musulmane et un juif constitue une formidable subversion, notamment dans le contexte actuel. Oser une scène comme celle où le jeune juif accroche son étoile de David au coup de sa dulcinée musulmane «pour qu’elle cesse d’avoir le regard fixé sur elle», cela s’appelle tout simplement du courage. Montrer l’héroïne en train de «manger le Ramadan» participe de la même démarche. La foi ne se décrète pas. Elle ne vous habite pas sur commande. Alors assez de cette hypocrisie sociale ! A chacun le droit de décider ce qu’il veut faire de son âme ! Leila Marrakchi, par son film, s’inscrit dans le combat sociétal pour les libertés individuelles, comme celles d’aimer qui on veut et de croire en ce qu’on veut. Pour cela, merci à elle. Ouvrez les yeux, vous qui vous scandalisez de «cette atteinte à nos valeurs». Notre société toute «musulmane» qu’elle soit est pétrie de turpitudes comme toutes les sociétés humaines. Ces «valeurs» dont on nous rebat les oreilles ne diffèrent en rien de celles des autres. Car où que l’on aille, les êtres humains aspirent aux mêmes choses : la justice, le droit, le respect, la dignité, la solidarité… Qu’a fait Leila Marrakchi avec Marock ? Elle a produit une œuvre qui s’inspire d’une certaine réalité marocaine. Point. On s’en offusque ? OK. Quid alors des viols des petits garçons dans certains msids, de «l’apprentissage» sexuel de nos jeunes mâles sur les petites bonnes, du travail des petites bonnes… la liste est longue de ce qui peut et doit nous faire rougir de honte. S’il y a à s’indigner, c’est sur ce type de choses, sur ce type de situations, dans le privé comme dans le public, où un fort impose sa loi au faible sans que celui-ci ne puisse se défendre. Et non point de crier au scandale à propos d’une fiction que personne n’est obligé d’aller voir. Il serait quand même temps de cesser de mélanger les registres !!!!
Bravo donc à notre jeune réalisatrice et merci à elle.