Des imams et des rabbins pour la paix

Dialoguer n’a jamais signifié abdiquer. C’est peut-être au contraire la seule vraie façon de résister : celle par laquelle on rappelle l’autre à sa dimension d’homme et on lui impose de reconnaître la vôtre.

L’événement devait avoir lieu chez nous. Mais c’était rêver ! C’était rêver que de croire que notre pays, «terre de tolérance et de dialogue», avait atteint le degré de maturité suffisant pour accueillir une manifestation de cette envergure. Non, ce ne fut pas avec les cimes du Michlifen pour arrière-fond que leurs barbes se sont côtoyées. La rencontre a bien eu lieu, mais dans un autre décor, dans un espace où la culture du dialogue n’est pas un vain mot mais une pratique que les gens expérimentent au quotidien. La petite Belgique, ce plat pays où le «ciel est si bas qu’il fait l’humilité» a mis à disposition sa capitale, Bruxelles, pour accueillir, du 3 au 6 janvier, le premier congrès des imams et rabbins, initialement prévu à Ifrane. Un énième report se dessinant (deux autres avaient déjà été enregistrés), c’est finalement le roi des Belges qui a été appelé à la rescousse du projet. Le Maroc, pourtant, s’était engagé auprès des organisateurs à lui donner le jour. Mais nos bons barbus ne supportant pas l’idée de se colleter à d’autres poilus et ne connaissant d’autre langage possible avec les fils d’Israël que celui de la vindicte, notre pays a dû se résoudre à laisser à d’autres le soin d’agir pour la paix. L’argument de la sécurité étant imparable, on argua que Bruxelles offrait des conditions en la matière que Rabat ne pouvait assurer. Et c’est au Palais d’Egmont, dans la capitale belge, sous le double patronage d’Albert II et de Mohammed VI, que 150 représentants du judaïsme et de l’islam se sont retrouvés pendant trois jours pour se rappeler à cette évidence : la religion n’est pas qu’instrument de guerre. L’amour du prochain et la paix entre les hommes font partie de ses messages fondamentaux. Mais encore faut-il l’entendre. Pour l’entendre, il faut écouter. Or, pour écouter, il faut être en posture de se parler. L’enjeu de cette rencontre que nous n’aurons pas eu l’honneur de voir se tenir chez nous, c’était d’abord cela : donner l’opportunité aux hommes de foi de ces deux religions, que l’on veut aujourd’hui présenter comme en prise l’une avec l’autre, de reprendre langue. A partir de là, peut-être, de se reconnaître et de se ressouvenir de ce qu’ils sont, à savoir les descendants de ce même vieil Abraham qui doit désespérer de l’engeance qu’il a laissée sur terre. Dans «islam», n’y a-t-il pas «paix» et la Bible ne répète-t-elle pas (à 36 reprises) la phrase «tu aimeras l’étranger»? Bien sûr, il y est aussi question de «djihad» et de «œil pour œil et dent pour dent». Les textes saints de toutes les croyances s’offrent à une infinie variété d’interprétations. Il revient à ceux dont la fonction est de guider les croyants de proposer à ces derniers les lectures qui leur permettent d’être meilleurs et non, comme c’est le cas actuellement, de trouver matière à légitimer les instincts de meurtre les plus primaires. Tel est leur devoir. Un devoir dont 150 imams et rabbins se sont employés à se souvenir pendant trois jours.
L’idée de ce colloque sans précédent est née d’une altercation survenue un an et demi plus tôt entre un rabbin israélien et un imam palestinien. Cela se passait à Caux, en Suisse, lors d’un congrès tenu par la Fondation suisse «Hommes de parole». Arrivé avec un jour de retard, l’imam raconte à la tribune qu’il lui a fallu trente-six heures pour sortir d’Israël. Il dénonce la situation dramatique qui prévaut dans les territoires palestiniens. Offusqué par cette plainte publique, le rabbin s’emporte et claque la porte. Mais contre toute attente, quinze minutes plus tard, il revient. Et s’excuse. Les deux hommes finissent par se serrer la main.
Un rabbin israélien et un imam palestinien qui font la paix, pour les médias faiseurs d’opinion, c’est juste une sorte d’accident sympathique. Un «non événement», explique le journaliste présent aux témoins de l’incident qui demandent pourquoi on ne couvre pas aussi ce type de scène au lieu de se focaliser toujours, pour ce qui est du conflit israélo-palestinien, sur les expressions de haine et de violence. A partir de ce «non-événement», l’organisation «Hommes de parole» s’est alors employée à créer «l’événement». Après moult péripéties, ce ne fut plus deux mais 150 rabbins et imams qui, plus que se serrer la main, ont pendant plus de 72 heures, parlé, mangé et chanté ensemble. Parmi eux, des Palestiniens (dont le Cheikh Talal Sédir, imam et ministre palestinien des Affaires religieuses) et des Israéliens en provenance directe de la Terre sainte.
«Quand les hommes parlent, les armes se taisent». Cette évidence-là, certains, chez nous comme ailleurs, s’obstinent à y rester aveugles. Il est vrai que, loin du théâtre des événements, il est aisé de prôner les attitudes les plus radicales. Entre-temps, les principaux concernés souffrent mille morts au quotidien. Dialoguer n’a jamais signifié abdiquer. Il est peut-être au contraire la seule vraie façon de résister : celle par laquelle on rappelle l’autre à sa dimension d’homme et on lui impose de reconnaître la vôtre.