Démocratie ou ploutocratie ?

Les jeunes cadres compétents sauront-ils trouver le défaut de la
cuirasse des caciques
de la gérontocratie partisane, pour renouveler l’encadrement de nos
partis ?
C’est une urgence, il en va de la démocratisation de notre vie politique.
Avec Abderrahim El Badaoui, professeur universitaire

Dans un récent numéro de La Vie éco, vous avez sélectionné «quinze profils prometteurs» au sein des partis politiques marocains. Mes sincères souhaits de succès aux têtes de liste… d’attente d’un pouvoir dont vous avez bien fait de rappeler qu’il «reste l’apanage des apparatchiks». Je me permets néanmoins d’émettre certaines réserves quant aux véritables chances de «percer» pour ces jeunes cadres, dans des «jurassiques partis» aux carapaces fermées à toute démocratie interne.
Sur les bancs de touche, beaucoup de cadres de valeur continuent de faire banquette à regarder le patron, flanqué de quelques barons, se jouer des véritables chances de démocratisation. Parfois, pour maquiller une façade d’«organisation et d’encadrement des citoyens», des zaïms autoproclamés s’entourent de quelques courtisans dociles pour mieux dissuader un éventuel collaborateur trop percutant. Dans ces partis, on peut aller loin en sachant faire la révérence. On sera d’autant plus apprécié qu’on sait transformer le «je pense donc je suis» en : «je ne pense pas donc je vous suis» !

On peut aller loin dans un parti… si l’on sait faire la révérence
Certains «investisseurs électoraux», tellement habitués dans leurs entreprises à leurs ouvriers corvéables et licenciables, n’acceptent dans les partis qu’ils investissent que des cadres jetables. Les militants, ou ce qu’il en reste, quand ils ne font pas de la résistance, prennent vite l’habitude de venir applaudir les mêmes ministrables, ambassadables, ou pédégéisables à la tête d’établissements publics placés sous perfusion jusqu’à ce que privatisation s’ensuive.
Dans ces partis, il arrive que certains cadres soient «tolérés» pour leur compétence. Mais c’est juste pour servir de lest. Ils sont bons à faire monter un dirigeant, avant d’être, comme dans un dirigeable, aussitôt lâchés par-dessus bord. Même quand des militants enrichissent les activités de leur parti, ils sont, à l’approche des élections, subitement abandonnés au profit des riches «accrédités» plus prompts à montrer patte blanche. Il arrive à des candidats fortunés de servir en un seul repas de campagne l’équivalent de plusieurs mois de salaire d’un professeur d’université tenté par l’expérience parlementaire.
Devant les blocages à toute alternance des générations et des compétences, beaucoup de cadres abandonnent, au grand bonheur des éternels ex-nouveaux – présidents- députés se présentant à tout ce qui se présente.Car certains professionnels politiciens s’abreuvent, à longueur d’échéances électorales, avec une persévérance sans faille, jusqu’à l’ivresse, de l’autorité et de la notoriété. Si la morale de certains élus et la mémoire de leurs électeurs, contrairement au nez de Cléopâtre, pouvaient être moins courtes, «la transition démocratique» aurait meilleure mine. Sur tatamis, un sportif des arts martiaux peut perdre pour passivité. Combien de nos partis, à en juger par leur faible performance d’encadrement, perdraient tout droit à la représentativité pour manque… d’assiduité ?
Les cadres des générations de l’après-indépendance ont choisi de quitter l’anonymat de la majorité silencieuse pour se donner une appartenance partisane, dans l’espoir de contribuer à consolider une démocratisation ouverte sur d’autres voies. Ce qui aurait favorisé l’émergence d’une alternance qui ne soit plus obligée de n’être que «consensuelle». Pour une approche de gouvernance cessant d’être conçue comme le choix entre une gauche nécessairement bonne car ayant l’exclusivité «démocratique et nationale» et une droite mauvaise parce que traînant une paternité «administrative».
Ces spéculateurs de l’investissement électoral sont allergiques aux cadres et intellectuels porteurs d’idées qu’ils jugent à peine utiles pour écrire des discours et à présider des commissions. Devant l’envahissement «des notables des quartiers et des douars», beaucoup moins encadrés par les partis que par les autorités locales, les élites reculent et regardent.

Nos hommes politiques ont inventé l’«auto-alternance»
Dans ces conditions, tous les cadres, de plus en plus rares, seront «experts, coordinateurs, frères ou camarades» tant qu’ils acceptent d’être applaudisseurs de service. Ceux qui partent, refusant le droit de garder le silence, n’ont que celui que leurs idées ne soient pas retenues contre eux. Parce que, comme dans toute pluralité qui se respecte, on a interdit le parti unique. Mais, faute de démocratie interne, on a débouché sur autant de pensées uniques renfermées que de partis et de syndicats fermés. Poussant tous les non-consentants vers Ardou Allah al wassiaâ (la vaste terre d’Allah).
Pour assurer l’émergence de cadres militants autour de leaders méritants, il faut faire baisser le taux d’opportunisme politicien qui fait vite monter les tensions entre ceux qui savent se servir et ceux qui finissent par savoir qu’ils ne sont là que pour les servir.
Feu Hassan II avait à peine treize ans quand il associa un autre jeune, Abderrahmane Youssoufi, alors âgé de moins de vingt ans, à 1a préparation des manifestations des jeunes élèves le 29 janvier 1944, à 1a revendication de l’Indépendance. Depuis, on a oublié que la meilleure façon d’amener les jeunes à la politique est de remplacer ceux qui en font depuis trop longtemps. Bien avant l’alternance, nos hommes politiques, se substituant à eux-mêmes, ont inventé l’auto-alternance. Tous pour la démocratie. La démocratie pour quelques-uns