De retour d’Essaouira

Reconnue à  l’international, la musique gnaouie a acquis une nouvelle légitimité au national. Forte de celles-ci, elle revit. Mieux encore, elle voit sa relève assurée. Les maà¢lems peuvent transmettre le flambeau à  de jeunes adeptes désormais plus disposés à  suivre la longue et fastidieuse initiation nécessaire à  la maîtrise de cet art. Le Festival gnaoua, Musiques du monde, a sauvé la musique gnaouie d’une mort annoncée.

Nous sommes beaucoup à chérir les mots et les grands discours. Ils sont peu nombreux ceux qui, délaissant le verbe et ses emphases, préfèrent se concentrer sur l’agir et sur le faire. D’une idée qui, un jour, germe dans leur esprit, ils enfantent un projet à même de transformer le réel et, avec lui,  la condition de milliers de personnes. C’est cela que l’on ressent en revenant d’Essaouira après trois jours de festival gnaoua. Devant cette ville, d’ordinaire si paisible, qui abandonne sa retenue et se déverse dans les rues pour, toutes générations et toutes catégories sociales confondues, vibrer et danser au rythme d’une musique longtemps reléguée à la marge, on dit simplement bravo. Bravo et chapeau bas à ceux, et surtout à celles, qui, il y a quatorze ans de cela, ont entrepris de revaloriser une musique, une culture et une communauté, boostant formidablement, dans la foulée, le développement économique de toute une cité.

Accrochée au bras de sa sœur, la fillette calque son mouvement sur celui de plus grands. D’abord timide, il se fait vite hardi. La tête est lancée en avant, en arrière, à droite puis à gauche à un rythme qui s’accélère au fur et à mesure que le guembri s’emballe. Cela ne dure, heureusement, pas trop longtemps, pas suffisamment pour que le balancement se fasse incontrôlable. Au bout de quelques instants, la petite s’arrête, sa curiosité d’enfant avide d’enregistrer ce qui se passe autour d’elle l’empêchant de se laisser aller complètement. Ce n’est pas le cas des adultes, des femmes en majorité, qui, ici et là, se sont levés, pour abandonner leur corps à la musique. Le son des crotales électrise l’air de Dar Souiri, l’un des espaces fermés dédiés aux concerts «intimistes» du festival. Le patio est plein à craquer. Les têtes blondes y côtoient les brunes. A côté des festivaliers étrangers, il y a des familles au complet, de la grand-mère à la petite fille, sans oublier les pères et les fils même si la dominance reste indéniablement féminine. La formidable mixité de ce public, venu pour voir des Issaouas puis participer à une lila faite en hommage à un grand maâlem récemment disparu, donne toute la teneur de l’événement culturel que représente le festival gnaoua. Un festival inscrit dans la culture du lieu et qui a réussi la gageure de concocter de l’universel avec du spécifique. Tradition et modernité y opèrent un mariage, une «fusion» qui ne se limitent pas juste aux mots. Tradition, car cette musique gnaoua, marginalisée au fil des cinq dernières décennies, avait sa place dans la société. Tout comme celles des autres confréries populaires du type hmadcha ou issaoua, elle jouait un rôle «thérapeutique» auprès de larges couches de la population. A la fin de chaque semaine, dans les quartiers populaires, la hadra libérait du poids des angoisses et des névroses. Mais, «progrès» oblige, comme ses vendeurs d’eau qui déambulent dans les rues, la musique gnaoua s’était peu à peu folklorisée d’autant que la communauté dont elle relève, depuis toujours par contre, faisait l’objet de l’ostracisme social. Tradition donc mais modernité car l’idée de génie du festival a été, non seulement de réhabiliter cette musique, mais d’amener vers elle les plus grands musiciens du monde. Ces derniers l’ont reconnu, mieux encore, se sont retrouvés en elle. Ils sont venus à Essaouira pour des cachets dérisoires, ne cachant pas leur admiration pour ces maâlems aux doigts de génie qui, par les sons tirés de leur guembri, font s’élever au plus haut le chant de l’âme. Reconnue à l’international, la musique gnaouie a acquis une nouvelle légitimité au national. Forte de celles-ci, elle revit. Mieux encore, elle voit sa relève assurée. Les maâlems peuvent transmettre le flambeau à de jeunes adeptes désormais plus disposés à suivre la longue et fastidieuse initiation nécessaire à la maîtrise de cet art.

Le Festival gnaoua, Musiques du monde, a sauvé la musique gnaouie d’une mort annoncée. Il a rendu sa dignité à une communauté marginalisée du fait de sa couleur et de ses origines africaines. Ce faisant, par les centaines de milliers de festivaliers qu’il attire chaque année, il a créé une dynamique économique dans la ville. Essaouira lui doit également une part de sa renaissance. Voilà à quoi peut aboutir un projet porté avec force, passion et intelligence. Changer le réel fait toujours partie de l’ordre du possible. Si nous étions plus nombreux à agir plutôt qu’à parler, peut être alors que le Maroc, comme Essaouira, se porterait mieux.