De cet impensé patriarcal qui nous habite

Farzana, cette jeune Pakistanaise de 25 ans, lapidée à  coups de briques par des membres de sa propre famille le 27 mai dernier alors même qu’elle était enceinte de trois mois. Son crime ? Avoir épousé un homme contre le gré de son clan. Sa mise à  mort a eu lieu en plein jour, devant des dizaines de témoins.

A force de lire des horreurs dans la presse, on se croit immunisé. Et puis, non, on ne l’est pas et c’est sans doute tant mieux. Tombées la semaine passée, les deux infos suivantes, l’une qui concerne l’Inde et l’autre le Pakistan sont de celles qui rappellent combien le combat pour les droits des femmes (parfois juste le droit à la vie !) reste d’une brûlante actualité. Même si vous avez passé l’âge de monter sur les barricades, quand vous prenez connaissance de faits de société aussi abominables, votre âme de suffragette se réveille et vous avez, de nouveau, envie d’en découdre avec cet impensé archaïque qui maintient des millions de femmes de par le monde dans un état insupportable de soumission et d’écrasement. La première info dont il est question se rapporte au martyre, vécu le 28 mai dernier, par deux adolescentes indiennes. Après avoir été violées, elles ont été pendues par des agresseurs, persuadés de leur impunité, les malheureuses appartenant à la classe des intouchables. On ne sait, de l’image ou du fait en lui-même, ce qui choque le plus. Sur la photo publiée par la presse, on voit un des deux corps se balancer au-dessus des têtes pendant que, tout autour, une foule d’hommes, de femmes et d’enfants regarde qui, debout, qui assis à deviser sous l’arbre dont le branchage a servi pour la pendaison. Les villageois, apprend-on, ont voulu attendre devant les corps suspendus des victimes l’arrivée des journalistes et des caméras pour faire pression sur la police et l’obliger à aller arrêter les suspects. Car, sans cela, les criminels pouvaient continuer à vaquer en toute quiétude à leurs occupations, leurs victimes étant des «intouchables». La veille de la découverte des corps, des policiers avaient insulté et renvoyé chez lui le père de l’une des victimes, lorsqu’il était venu signaler la disparition de sa fille. Car, quand on est intouchable et, de surcroît, femme, le seul «droit» accordé est celui de se taire. Ces adolescentes martyrisées, de par leur appartenance sociale et leur condition féminine, se rangeaient parmi «les damnées des damnés de l’Inde», comme l’écrit le correspondant du journal Le Monde à New Delhi. Pour ce type de femmes, souvent très pauvres, la justice est un mot vide de sens. Objet d’agressions multiples -prostitution forcée, viols, violences domestiques, etc.-, elles sont condamnées à subir en silence pour ne pas faire l’objet d’une violence plus grande. Ainsi de cette mère d’une victime de viol battue et déshabillée en public, toujours dans cette région du nord de l’Inde, parce que sa fille, de basse caste, avait porté plainte !

L’autre histoire terrible qui soulève le cœur est celle de Farzana, cette jeune Pakistanaise de 25 ans, lapidée à coups de briques par des membres de sa propre famille le 27 mai dernier alors même qu’elle était enceinte de trois mois. Son crime ? Avoir épousé un homme contre le gré de son clan. Sa mise à mort a eu lieu en plein jour, devant des dizaines de témoins dans une rue de Lahore, deuxième ville du Pakistan et capitale de la province du Penjab.
Tout cela est bien triste, mais bien loin de nous, pourrait-on penser. A la différence d’autres pays arabes, la tradition du crime d’honneur n’existe pas au Maroc pas plus que le système hindou des castes. Certes, sauf qu’il y a tout de même quelque chose de fondamental que nous partageons avec ces sociétés ; cet impensé patriarcal qui continue, même sous des expressions moins excessives, à régir les rapports entre les sexes. Il est là qui fleure en permanence, dans les expressions, les attitudes, les comportements. Les ONG attentives à l’évolution de la condition féminine au Maroc s’inquiètent de la régression dont celle-ci ferait l’objet depuis un certain temps. Nonobstant l’affaire Amina Filali qui, comme celles de Farzana ou de ces deux adolescentes indiennes, braqua en 2012 les yeux du monde sur le Royaume, des statistiques comme celles de cette hausse invraisemblable des mariages des mineures, alors même que le code de la famille a été révisé dans le sens d’un élargissement des droits des femmes, donne à réfléchir. Et puis, pour ne citer que ce qui a fait l’objet d’une médiatisation récente, il y a ces deux cas de sorties virulentes d’hommes politiques à l’égard de femmes dans l’exercice de leur fonction. Par un curieux hasard, elles ont concerné toutes deux des journalistes. La première s’était vu intimer l’ordre par un ministre de quitter le Parlement en raison de sa tenue jugée «indécente» -elle avait les bras nus !, quant à la seconde, elle est la cible d’attaques répétées du chef du gouvernement en personne. Sans entrer dans le détail d’une affaire dont il est invraisemblable qu’un chef de gouvernement en soit publiquement l’acteur, on ne peut manquer de s’arrêter sur le profil de celle qui provoque tant d’ire : une femme occupant un grand poste de responsabilité (directrice de l’information d’une chaîne de TV) et qui, surtout, parle haut et fort. Une femme libre en somme. Or cela ne passe pas, cela est insupportable à ceux que cet impensé archaïque habite et ne lâche pas, fussent-ils élevés aux plus hautes strates de l’Etat. Comme on le voit, de Lahore à Rabat, en passant par les différents coins du globe, le combat pour les droits des femmes demeure, encore et toujours, d’une brûlante actualité.