Contes et conteurs en péril

Les temps ont changé, les nouvelles grands-mères regardent des télénovelas et n’ont plus de contes à  raconter. le conteur est parti, la télé l’a remplacé…

Le conte est une histoire simple et merveilleuse qui ne s’inscrit pas dans un temps ni un  espace déterminés. Ainsi définit-on sommairement cette narration humaine qui remonte à la nuit des temps. Alliant l’art de parler et l’art de savoir se taire pour mieux raconter, le conteur est un magicien des mots qui fait des merveilles avec des représentations, des mythes et des descriptions de personnages et de lieux aussi inattendus que surprenants, mais qu’il rend crédibles malgré tout. Le conte est souvent rassurant à écouter, d’où son succès auprès des enfants ; il comporte une morale et une fin heureuse qui le rend populaire. D’ailleurs, le  conte est par essence populaire, oral et transmissible. Tout cela lui a assuré une longévité certaine puisque de nombreux contes remontent à des milliers d’années et ont été repris et adaptés selon les peuples et les cultures où ils ont circulé. Mais la vie moderne, le développement rapide des technologies de la communication et, paradoxalement, l’alphabétisation ont joué contre la perpétuation et  la transmission de ce patrimoine humain un peu partout à travers le monde. Et l’on a beau l’inscrire, institutionnellement, parmi les trésors humains vivants, le conte se meurt. Certes, le désir de raconter, l’art de le faire et celui de se laisser raconter une histoire existent toujours, peut-être parce que l’homme est un être narratif.

Aujourd’hui, ce sont d’autres supports, d’autres techniques et d’autres moyens qui président à cet exercice narratif. L’image a pris le pas sur l’imaginaire, les mots se sont fait rares et le merveilleux a cédé aux merveilles numériques des effets spéciaux et des trucages. Mais si la forme et le support ont changé, le fond demeure le même : ce sont souvent les mêmes histoires, les mêmes mythes revisités, les mêmes héros et bien souvent la même morale à la fin. Toutes les légendes millénaires, les grands mythes fondateurs, les petits contes populaires de partout sont repris et adaptés à la vie moderne. Les travers, les lâchetés, l’héroïsme, les vertus, les vicissitudes et les aléas de la condition humaine demeurent fondamentalement identiques.

Au Maroc, le conte a de tout temps été présent dans le vécu des gens. Patrimoine culturel oral par excellence, le conte faisait partie du quotidien des habitants de villes impériales comme Fès, Meknès ou Marrakech. En effet, les places de Jemaa El F’na, Bab Al Makina, Bab Sagma, Bab Al Mansour et d’autres lieux connaissaient une affluence quotidienne des habitants et des visiteurs qui s’attroupaient autour des conteurs et autres amuseurs ou saltimbanques pour suivre leurs prestations. Parmi ces artistes, il y avait les vedettes incontestées dont les cercles (h’laqi) drainaient une foule compacte et attentive, composées de jeunes et moins jeunes. Aujourd’hui, ces lieux sont le plus souvent dédiés au tourisme et à son folklore racoleur, à la restauration rapide et ses mets faussement exotiques, aux charmeurs de serpents, montreurs de singes et  autres charlatans qui font de la figuration plus ou moins intelligente.
Les temps ont changé, les nouvelles grands-mères regardent des télénovelas et n’ont plus de contes à raconter. Le conteur est parti, la télé l’a remplacé, comme disait, en son temps, Najib Mahfoud à propos du poète remplacé par la radio. Il reste quelques nostalgiques de ces temps révolus qui se réunissent nuitamment en cercles de conteurs disparus, aussi rares que passionnés. Désormais, telles ces espèces de la nature en voie de disparition, le conte a aussi ses associations de défense et de sauvegarde. Voilà pourquoi il faudrait saluer leur persévérance en ces temps médiocres faits de démobilisation et de sinistrose.

C’est le cas par exemple de la «Maison du Conte du Maroc» à Rabat qui appelle à la sauvegarde d’un patrimoine en péril et s’efforce de transmettre et de conserver un répertoire du conte marocain condamné à l’oubli et à la disparition. Cette association culturelle organise des soirées consacrées au conte et choisit annuellement le mois de Ramadan pour les organiser et sensibiliser les jeunes et moins jeunes à l’importance et à la richesse d’un tel patrimoine.
Dans un excellent roman, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants publié chez Actes Sud, et dont nous avons déjà rendu compte ici, le romancier Mathias Enard avait emprunté le titre à une citation d’un livre de Rudyard Kipling, Le hasard de la vie, où un conteur mendigot donne ce conseil qui vaut toutes les leçons des «script doctors» des ateliers d’écriture de scénarios de fiction : «Puisque ce sont des enfants, parle-leur de bataille et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables».