Comment représenter la nébuleuse patronale ?

Le patron fonctionne avec une triple rationalité. «Homo economicus»,
il est intéressé par les résultats économiques et financiers de son entreprise. «Homo politicus», il cherche à  consolider son pouvoir. Enfin, «pater familias», il pense à  ses enfants et tente de les aider. Au Maroc, ces deux dernières logiques sont souvent les plus fortes.

Un vif débat agite le monde du patronat. Sur les questions cruciales du mode de fonctionnement de la CGEM, de ses missions, de sa représentativité. Derrière les positions des uns et des autres, se cache en fait un monde complètement hétérogène. Une diversité qui s’exprime aussi dans la manière dont les chefs d’entreprise mènent leur affaire et assurent sa pérennité.
Le patronat marocain a-t-il une unité ? On peut distinguer trois grands types de patrons, en fonction de l’importance de leur entreprise : les dirigeants des groupes familiaux, les patrons de grandes entreprises – publiques ou privées-, et ceux des PME. C’est donc un groupe social très hétérogène. Il comprend à la fois des unités sans grande surface financière, et des dirigeants de grands groupes. Il n’y a aucune commune mesure entre ces catégories, même si tous se disent chefs d’entreprise. Les dirigeants des PME, les plus nombreux, comptent en fait parmi les acteurs les plus fragiles du système. Leur entreprise ne pèse pas lourd, ils font des horaires impossibles pour des revenus faibles et sont souvent à la merci de quelques gros clients. A l’inverse, les patrons de grandes entreprises sont détenteurs d’un véritable patrimoine à défaut d’un réel pouvoir. Quant aux patrons des grands groupes, ils exercent une influence économique et politique importante.
Les notions de patronat et d’entreprise occultent aussi des différences énormes de comportement. Contrairement à ce que l’on dit couramment, les patrons ne sont pas guidés par la seule rationalité économique. Ils obéissent aussi à d’autres logiques sociales. Le patron est un homme à trois têtes, qui fonctionne avec une triple rationalité : économique, politique et familiale. Homo economicus, il est intéressé par les résultats économiques et financiers de son entreprise. Homo politicus, il cherche à consolider son pouvoir ou tout au moins à le conserver. Enfin, pater familias, il pense à ses enfants et tente de les aider, à sa façon.
Au Maroc, ces deux dernières logiques sont souvent les plus fortes. Le chef d’entreprise justifie toujours ses décisions par la rationalité économique, mais, en fait, il ne fonctionne pas comme cela. Un grand nombre de diversifications d’entreprises ont pour origine le désir du patron de trouver une place à son fils. Et le non-développement de beaucoup d’autres s’explique par le fait que le patron ne veut pas voir son autorité mise en cause par quelqu’un de trop brillant. L’hypertrophie de l’homo politicus explique en grande partie la faiblesse des entreprises au Maroc : les chefs d’entreprises ne veulent pas ouvrir leur capital. Ils préfèrent s’endetter et payer des intérêts aux banques pour rester maîtres chez eux.
A partir de ce constat, on peut imaginer une typologie des patrons. Une double typologie. La première en fonction de la taille relative de chacune de leurs trois têtes : selon le cas, un patron fonctionne plutôt à la rationalité économique, plutôt à la rationalité politique ou plutôt à la rationalité familiale. La seconde typologie, à l’intérieur de chacune de ces trois catégories croise plusieurs critères. Ainsi, un patron plutôt homo economicus est partagé, à des degrés divers, entre un projet entrepreneurial et un projet patrimonial. L’homo politicus se caractérise par le système de pouvoir qu’il a mis en place (autocrate, despote vieillissant…) et l’existence ou non d’un ou plusieurs successeurs potentiels dans la famille. L’entreprise est organisée en fonction du degré de proximité au dirigeant propriétaire. Les fils sont mieux placés que les cousins… La dernière tête, celle du pater familias, se caractérise également par la nature des relations des membres de la famille avec l’entreprise, en termes de travail et en termes de revenus. Ainsi, dans le cas où les revenus sont supérieurs au travail fourni, on vit sur la bête. A l’inverse, dans le cas de l’«économie du don», les enfants servent le père… gratuitement.
La CGEM peut-elle représenter réellement ce patronat hétérogène ? Comment représenter des acteurs aussi différents sinon en niant leurs différences ? C’est ce qui explique sans doute qu’elle a de plus en plus de mal à s’assurer une représentativité