Comment faire du bachelor un levier efficace de transformation académique

Le nouveau cahier des charges pédagogique national du bachelor ose et offre pour la première fois un cadre réglementaire flexible, moins prescriptif et ouvert sur la technologie. L’agence d’accréditation marocaine, à l’instar de ce qui se pratique à l’international, aura pour mission d’identifier les dispositifs d’évaluation et d’une gouvernance saine.

En enseignement supérieur, depuis le début des années 1990, nombreuses sont les recherches qui illustrent des innovations pédagogiques et transformations académiques dans des universités à travers le monde, notamment aux USA. Mieux vaut tard que jamais, le Maroc ne veut pas faire exception, et décide d’adopter le modèle académique anglo-saxon du Bachelor au détriment du LMD (Licence, Master, Doctorat), dont les dispositifs pédagogiques n’ont pas été aussi efficaces pour prévenir et éviter le décrochage universitaire et qualité dégradante des enseignements. Cela amène les questions suivantes : Comment faire du bachelor un levier efficace de transformation académique de notre système éducatif ? Et comment l’interprète-t-on en enseignement supérieur? Quels en sont les enjeux-clés ?

Un bachelor centré sur l’étudiant

Des éléments de réponse à ces questions peuvent être dirigés vers une présentation du modèle du «student-centered learning» – enseignement centré sur l’étudiant, que les chercheurs américains en sciences de l’éducation ont développé à partir de leurs expériences de praticiens et de chercheurs en enseignement supérieur. Ce modèle illustre les interrelations entre les principales variables en cause : les acteurs impliqués dans le changement pédagogique et curriculaire, ainsi que le résultat et focus de ce changement, l’étudiant. Dans cette optique, nous proposons de considérer cette transformation académique comme un processus d’innovation caractérisé par la conception, l’adhésion et l’expérimentation de l’innovation – nouveau paradigme, processus, impact et évaluation des enseignements. Etant entièrement centré sur l’étudiant, ce modèle de changement est évalué sur la capacité des processus académiques à impacter positivement l’apprentissage des apprenants. D’ailleurs, c’est sur cette base que le système de qualité académique américain a évolué durant les dernières années. Ainsi, les six puissantes agences régionales d’accréditations américaines accréditent la qualité des programmes académiques de l’enseignement supérieur sur la base de l’évidence informationnelle portant sur l’impact des enseignements et de l’organisation qui en découle sur les étudiants. Bien que n’articulant pas clairement les concepts susmentionnés, le nouveau cahier des charges pédagogique national du bachelor ose et offre pour la première fois un cadre réglementaire flexible, moins prescriptif et ouvert sur la technologie incitant les établissements académiques à devenir des vrais acteurs de changements académiques et organisationnels.

Les enjeux du changement académique

Contrairement au système LMD au Maroc, le système du bachelor américain a beaucoup évolué dans le temps, et ce depuis les années 90 du siècle dernier à ce jour. Ainsi, le système de l’enseignement supérieur a changé d’une perspective centrée sur l’enseignant et input pédagogique vers une pratique axée sur l’étudiant et outcomes des enseignements. Ce changement dans le modèle académique a entraîné des ramifications collatérales et systémiques sur le rôle des leaders académiques et celui des enseignants, le système d’évaluation, et le contrôle de qualité pédagogique et de l’efficacité institutionnelle. La professionnalisation de l’enseignement supérieur est désormais réorganisée autour de la pratique et maîtrise pédagogique plutôt qu’à partir des savoirs disciplinaires. Cette réorganisation a eu pour effet l’augmentation du degré de collaboration entre les constituants académiques de l’université, la contextualisation et l’amélioration de la qualité des enseignements. Ainsi, pour en faire un levier d’innovation, le bachelor marocain ne doit pas se résumer à une opération de rajout d’une année universitaire et d’un nombre d’heures en cours de «soft skills». Nos universités sont invitées à instiguer un changement graduel mais profond dans leur paradigme de l’enseignement qu’elles ont et continuent de pratiquer depuis l’adoption du LMD au Maroc. Cependant, il faut reconnaître qu’une mise à niveau des compétences en pédagogie s’impose. Les acteurs existants sont plus des experts dans leurs matières que des connaisseurs en pédagogie ou en leadership et conduite de changement académique. Ainsi, il est fortement recommandé de sensibiliser et former l’ensemble des acteurs, notamment les enseignants, sur le nouveau rôle dont ils s’acquitteront dans ce projet. Il faut reconnaître que les attentes du ministère de tutelle sont surdimensionnées par rapport au planning du déploiement du bachelor prévu fin 2020. Cependant, force est de reconnaître que le ministère a eu le mérite d’avoir vite mobilisé les universités dans l’action de la transformation. Pour la première fois, la nouvelle architecture pédagogique du nouveau système bachelor offre aux universités une plus grande autonomie et flexibilité pour jouer la carte de l’innovation et de différenciation dans les programmes offerts aux étudiants. Chaque université est appelée à s’inscrire dans une dynamique de changement. Un benchmarking des «best» pratiques éducatives aux USA concorde sur la pertinence de concevoir les processus d’une pédagogie expérientielle et d’un système d’évaluation évolutif et flexible, et qui peut s’adapter au profil de la nouvelle génération des étudiants dite connectée. Une fois cette réingénierie des processus et réorganisation pédagogiques établies, il serait plus efficace et plus efficient de passer à l’étape de la digitalisation des enseignements. Cependant, il a été documenté dans de nombreuses recherches et pratiques de changement universitaires réussies qu’un agenda de changement de pareille envergure nécessite au minimum deux à trois ans de travail, guidée par un plan stratégique bien articulé, endossé par l’ensemble des constituants de l’université et piloté, de préférence, par un vice-président chargé de l’innovation et transformation pédagogique, d’initiatives stratégiques, ou d’une fonction dénotant le caractère stratégique de la transformation.

Évaluation de l’enseignement supérieur : un maillon à renforcer

Pour être dans la capacité d’implémenter le nouveau bachelor, le ministère avec l’ensemble des acteurs de l’enseignement supérieur sont appelés à reconnaître et faire entendre la voix de l’étudiant, car c’est lui qui débute et termine la boucle du modèle académique et c’est à lui qu’il faut rendre compte. L’implémentation croissante d’outils et de mesures d’évaluation reflète non seulement l’intérêt croissant et la responsabilité des établissements de l’enseignement supérieur pour l’exposition des résultats d’apprentissage des étudiants, mais donne également lieu à un ensemble conséquent de preuves sur lesquelles se base la prise de décision institutionnelle. En outre, la transparence dans la documentation des résultats d’apprentissage a naturellement alimenté l’intérêt pour la façon dont ces résultats peuvent être améliorés et pour quel rôle les données peuvent et doivent jouer dans les efforts d’amélioration. Dans ce cadre, l’agence d’accréditation marocaine, à l’instar de ce qui se pratique à l’international, aura pour mission d’identifier les dispositifs d’évaluation et d’une gouvernance saine à même d’assurer plus de transparence dans le management des ressources, du recueil et du traitement des évaluations des enseignements. De cette manière, les accréditations et reconnaissances publiques seront octroyées aux institutions de l’enseignement supérieur publiques et privées en reconnaissance de leurs efforts d’innovation et d’entrepreneuriat académique visant à mettre l’étudiant sur le chemin de l’apprentissage et de l’intégration socioéconomique. En plus de gérer le budget alloué à l’enseignement, l’Etat, ou bien la Région par la suite, jouerait un rôle propulseur de l’innovation académique en allouant des primes ou subventions aux universités les plus méritantes sur le plan entrepreneurial.

La transition de notre enseignement supérieur vers le nouveau paradigme de l’apprentissage du bachelor requiert un contrat programme engageant l’ensemble des intervenants de l’enseignement supérieur dans le cadre d’une approche collaborative visant à mettre l’étudiant ou l’apprenant au centre de tout agenda de changement et une réorganisation de l’université autour de la pratique et maîtrise de la pédagogie transformative. Innover ou sombrer ? Université, à vous de choisir !