Comment écraser l’infà¢me ?

Comment l’Occident peut-il faire triompher les valeurs des Lumières s’il est le premier à  les bafouer ? Comment pouvait-il être écouté ou admiré s’il lui arrive de se trahir ? La première règle en matière d’éducation est l’exemple. Le reste suivra.

Toute chose est causante et causée comme disait Pascal. La tournure des choses chez nous ne peut être dissociée de l’issue des rapports entre l’Occident et le monde musulman. Observateurs, experts et acteurs s’accordent à dire que nous vivons un tournant historique dans les rapports de l’humanité. L’Occident est mis en défi pour la première fois depuis quatre siècles avec l’émergence d’autres prétendants. Gardera-t-il l’imperium qu’il avait depuis plus de quatre siècles ou cèdera-t-il le témoin à d’autres forces avec un autre référentiel culturel ? La question est dans toutes les officines de réflexion et taraude les décideurs occidentaux. Un chercheur maroco- américain, Anouar Majid, apporte sa contribution dans un essai qu’il vient de publier, Islam and America, building a Future without Prejudice (L’Islam et les Etats-Unis : pour un avenir sans préjugés). Car, de part et d’autre, les préjugés obéraient la perception de l’Autre, et plus du côté américain que du côté du monde arabe auquel M. Majid fait le plus référence. L’Islam est souvent perçu comme étant une religion en dehors de la tradition biblique. Il reposerait sur une imposture, avec un penchant guerrier et une propension sensuelle. La pratique des musulmans ou la perception qu’on en faisait avait nourri l’a priori. L’imaginaire américain est prolifique pour le conforter. Le 11 Septembre serait, selon cette vision, une suite logique à cette culture perçue comme étant barbare…

Les Américains peuvent-ils continuer à percevoir le monde musulman selon un prisme déformant mais prégnant ? Les prémices du changement auraient commencé, ou du moins beaucoup voudraient le croire, avec le discours du Président Obama au Caire en juin 2009. L’Islam serait même une composante de la saga américaine. Ces bonnes intentions seraient-elles suffisantes pour raboter les aspérités des malentendus historiques ? Ce n’est pas sûr. Une grande part de responsabilité de ce que d’aucuns appellent le rendez-vous des civilisations incombe aux musulmans. Le monde musulman, et le monde arabe dedans, ne peut intégrer la modernité que s’il adhère aux valeurs des Lumières : la raison au lieu de la superstition, l’esprit critique au lieu de la tradition, la liberté contre le despotisme, la justice contre le népotisme et les privilèges de castes. Plus important, dira notre chercheur, le monde musulman, y compris le monde arabe, devra s’atteler à une analyse objective de son histoire, autrement dit, il devra se soustraire de ses propres préjugés et mythes. L’enjeu n’est pas tant politique que culturel…L’archaïsme, disait Cioran, est l’idolâtrie des commencements. Par voie de conséquence, la modernité est l’analyse critique de ces mêmes commencements. Le monde arabe est-il prêt à projeter un regard critique sur soi-même ? Si le monde arabe est obnubilé par les gadgets de l’Occident, ces mêmes gadgets sont la résultante de l’esprit critique. Comment peut-on raffoler de produits matériels et rejeter le substrat philosophique à l’origine de cette ingéniosité ? L’esprit critique, devrons-nous préciser, n’est pas le rejet ou l’avatar du nihilisme. Il est plutôt réappropriation.

L’analyse de la culture politique prégnante dans le monde arabe conforte la vision manichéenne entre le «Bien» (incarnée par le Moi collectif sublimé) et le «Mal» qu’incarne l’ «Autre».

Le monde arabe ne serait-il sorti du Charybde du despotisme que pour tomber dans le Scylla de l’obscurantisme ? Est-ce une fatalité ? Je n’ai pas cessé de dire qu’il faudra réinvestir dans l’éducation, non pas pour reproduire les mêmes schémas et les mêmes visions ou peut-être pour apprendre quelques nouvelles techniques, mais plutôt pour inséminer une nouvelle culture basée sur l’esprit critique et la rationalité avec une vision. M. Majid a raison de dire que «les nations comme les individus devraient être jugés par leurs visions des choses et non pas par leur capacité à s’adapter aux systèmes existants» (p. 138). C’est le défi que nous devrons relever dans cette partie du monde qui s’appelle le Maroc. Nous pourrons, peut-être, influer sur le cours des choses en ayant notre propre vision.

Mais une partie de la réponse, dans ce tournant de l’histoire, se trouve en Occident. Comment l’Occident peut-il faire triompher les valeurs des Lumières s’il est le premier à les bafouer ? Comment pouvait-il être écouté ou admiré s’il lui arrive de se trahir ? La première règle en matière d’éducation est l’exemple. Le reste suivra.