Comme tout le monde

Tu sais, comme tu me connais, que j’aurais préféré passer par la poste, écrire à la main sur du bon papier et rester fidèle à cette vielle habitude qu’on a perdue. Après tout, la main est le premier outil de l’homme. Mais parce que nous sommes passés, sans coup férir, à l’ère numérique, aux mails et autres messageries, on s’est mis à cultiver l’oubli et la paresse.

 

Cher ami. Voici bien longtemps qu’on ne s’est pas écrit et tout aussi longtemps qu’on ne s’est pas vu. On se connaît depuis le début de notre jeunesse, résidant dans le même quartier et fréquentant les mêmes lieux dans notre ville natale. Et puis un jour, après l’obtention du bac, tu as quitté la ville et le pays, alors que moi je ne me suis éloigné que de la première. J’ai juste traversé le Bouregreg, comme je te disais. Chacun a fait sa vie là où il est et avec les moyens dont il disposait : Toi dans un petit pays d’Europe riche et prospère, et moi dans un pays du Sud, en développement qui aspire à la richesse et à la prospérité. Mais ce n’est pas de ces comparaisons et parcours parallèles que je voudrais te parler aujourd’hui dans cette lettre. Peut-être plus tard, dans une autre correspondance, si tu es d’accord et si tu réponds. Mais peut-être ne répondras-tu pas, comment le saurais-je maintenant que j’écris ces lignes ? Tu sais, comme tu me connais, que j’aurais préféré passer par la poste, écrire à la main sur du bon papier et rester fidèle à cette vielle habitude qu’on a perdue. Après tout, la main est le premier outil de l’homme. Mais parce que nous sommes passés, sans coup férir, à l’ère numérique, aux mails et autres messageries, on s’est mis à cultiver l’oubli et la paresse. L’oubli, parce qu’on écrit vite et la paresse du fait de l’encombrement décourageant de nos boîtes de ce trop-plein de mots et d’images, la plupart inutiles. Alors on répond, lorsqu’on répond, vite, mal et on passe à autres choses. Pas le temps.

Ah le temps, voilà qu’on en dispose désormais à profusion, et tu en as mis du temps pour m’envoyer un court message afin de savoir comment je vais et comment va le pays qui t’a vu naître en ces temps de confinement généralisé. A vrai dire, je m’y attendais un peu, car j’ai reçu d’autres messages d’amis et de proches qui se sont enquis comme toi de la mienne situation et celle de la famille. Sans compter ceux qui vous encombrent de faits et gestes et de soi-disant « bonnes infos » hyper anxiogènes sur la situation, infos qu’ils ont eux-mêmes reçues et transmises viralement. Mais c’est là certainement le cas de tout le monde. Non ? Ah, cette expression « tout le monde !». Jamais elle n’aura été utilisée à bon escient. « Comment vas-tu ? Comme tout le monde » Mais est-ce que tout le monde, à travers le monde, va comme tout le monde ? Et comment va le monde tel qu’il ne va pas bien ? Vaste sujet à discuter ou peut-être pas. Tu me diras, car tu as toujours aimé discuter de ce qui ne va pas bien dans le pays et dans le monde. A partir de là-bas, dans ton petit et riche pays d’adoption. Nous n’avions pas toujours la même perception des choses. Toi à partir de ta lecture de la vie ici vie de là-bas et de tes « lectures » surtout, parfois justes et bien argumentées ; et moi en partant de mon vécu, de la réalité, du bitume et de la terre sur laquelle je marche. A propos de bitume, je ne sais pas si tu t’en souviens. Moi si. La première fois que tu es retourné au pays et au quartier, après un long exil volontaire, c’était jour de fête et jour de pluie. Fête du mouton je crois. On avait marché dans les rues boueuses de notre Jeunesse rabougrie et impécunieuse. Mais au moment où je m’attendais à une éruption soudaine d’une nostalgie pour le temps de jadis, tu m’as dit, en slalomant entre les flaques d’eau et les peaux de mouton étalées sur ce qui n’était pas encore une chaussée à l’époque : « Dis-moi, il est très sale notre quartier !» Je dois t’avouer aujourd’hui que le « notre quartier » m’avait rassuré. Venant d’un pays qui a fait de l’hygié­nisme une religion, riche contrée feutrée où tu as fait ta vie depuis plus de quatre décennies, je m’attendais à un reniement fait de dégoût ou de désolation, sinon de mansuétude. En fait, tu as retrouvé le folklore habituel de l’Aïd, fait de peaux, de coutelas sanguinolents, de cornes et d’odeurs mêlées de rires d’enfants et d’engueulades entre adultes. Mais pendant notre marche, tu es resté silencieux et je te sentais un peu triste, peut-être même inquiet. Il faut dire qu’à cette époque la situation politique et économique du pays n’était pas rose. Ton retour avait coïncidé avec les premières pluies, («bienfaitrices» comme on disait à la météo de la télé, chaîne unique et en noir et blanc, en ce temps) après près de quatre années consécutives de sécheresse. Comme tu avais fait de hautes études d’économie là-bas, tu m’avais longuement parlé de ce fameux programme d’ajustement structurel (PAS) imposé à notre pays par le FMI et la Banque mondiale. Euphémisme pour dire qu’il fallait se serrer la ceinture et serrer les dents. Moi j’ai ri du ton sérieux, docte et solennel, que tu as pris pour me présenter et expliquer les mesures coercitives auxquelles peuple et responsables devraient faire face… Non, je ne fais aucun rapprochement entre hier et aujourd’hui. La mémoire, c’est juste la mémoire qui navigue et qui s’égare… «Mon beau navire, Ô ma mémoire…», disait le poète… Cher ami. Tu vas peut-être trouver que j’ai été un peu long dans mes évocations et penser que je fais trop confiance à ma mémoire pour me rappeler tous ces petits détails. Tu auras raison dans les deux cas, et c’est pour cela que je m’en vais conclure cette missive en souhaitant à nous et à tout le monde un bon, doux et fécond confinement.