Changements climatiques : risques et opportunités pour le secteur privé

Pendant des années, les entreprises étaient majoritairement réticentes à s’engager dans une transformation écologique. Elles considéraient tout simplement ne pas pouvoir se le permettre. Cependant, la chute spectaculaire des prix des technologies vertes et l’augmentation de la tarification de la taxe carbone a radicalement changé la donne. Les entreprises se tournent désormais vers des investissements en faveur du climat, pas seulement pour des raisons éthiques, mais bel et bien pour améliorer leurs résultats opérationnels.

Il y a deux mois, les leaders mondiaux se sont réunis à Paris à l’occasion de la 21e séance de la Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21) dans l’espoir de conclure un accord visant à endiguer le réchauffement planétaire. Un point important est ressorti des discussions : le secteur privé, fort de sa puissance financière et de son penchant pour l’innovation, a un rôle déterminant à jouer dans la construction d’un futur écologique.

Le secteur privé était bien plus visible et actif lors de la COP21 que lors de toutes les éditions précédentes. Des PDG de nombreux secteurs d’activité –industries, exploitations minières, technologies et énergies renouvelables– ont intensifié leurs efforts collectifs pour pouvoir faire face au changement climatique en s’engageant fermement à diminuer leur empreinte carbone, à utiliser plus d’énergies renouvelables et à investir dans la gestion durable des ressources. En parallèle, les institutions financières mondiales se sont engagées à investir des centaines de milliards de dollars sur les quinze prochaines années dans les énergies propres et l’efficacité énergétique.

Les pays en développement devront mobiliser près de 100 milliards de dollars par an  ces quatre prochaines décennies

Le plus remarquable est que le secteur privé a appelé les gouvernements à mettre en place des systèmes de réglementation à long terme, notamment la mise en place d’une tarification carbone, qu’ils pourraient utiliser pour aider leurs entreprises à évoluer vers une économie à faible émission de gaz à effet de serre.

Au-delà de l’accord obtenu à Paris, limiter le changement climatique ne sera pas chose aisée. Les pays en développement auront besoin d’investir près de 100 milliards de dollars par an ces quatre prochaines décennies pour soutenir leur résilience économique et faire face aux effets du changement climatique. A l’échelle mondiale, l’effort nécessaire devrait même atteindre entre 140 et 175 milliards de dollars par an d’ici 2030. Cet énorme fardeau ne peut incomber aux seuls gouvernements nationaux. Beaucoup font déjà face à d’importantes contraintes budgétaires. Ils auront besoin de la capacité d’investissement et de la participation du secteur privé pour se conformer à l’accord conclu à Paris.

Mais pourquoi les entreprises, dont la responsabilité principale porte envers leurs actionnaires, devraient-elles s’intéresser au changement climatique ? La réponse est simple : un nombre croissant d’études démontre que le changement climatique a déjà des effets sur leurs résultats opérationnels. Si les températures mondiales devaient augmenter de quatre degrés d’ici 2100, ce vers quoi l’on se dirige actuellement, des sécheresses, des inondations et des orages violents engendreraient un désastre financier bouleversant autant le monde des petites entreprises que celui des grands groupes internationaux.

Une étude menée par CitiGroup a mis en évidence le fait qu’un réchauffement excessif pourrait amputer de près de 72 000 milliards de dollars le produit intérieur brut mondial. Un autre rapport, publié dans le journal Nature, a conclu que le réchauffement climatique pourrait réduire de presque un quart le revenu mondial moyen. Une augmentation de quatre degrés de la température moyenne toucherait aussi des secteurs comme l’agriculture, l’immobilier ou l’industrie forestière.

Les marchés des capitaux des pays émergents en souffriraient tout autant. Bref, cela aurait un effet délétère sur l’écosystème des entreprises, toutes tailles confondues.

Les investisseurs ne seraient pas non plus épargnés. Un rapport de l’Université de Cambridge suggère que les portefeuilles d’actions pourraient perdre jusqu’à 45% de leur valeur si les peurs liées au climat se répercutaient sur les marchés mondiaux. Certaines entreprises commencent d’ailleurs déjà à en ressentir les effets. Dernièrement, le PDG d’Unilever, qui affichait 52 milliards de dollars de chiffres d’affaires en 2014, a fait couler beaucoup d’encre lorsqu’il a évalué à 330 millions de dollars l’impact pour son entreprise des catastrophes naturelles liées au changement climatique.

Dean Scarborough, le PDG du groupe industriel Avery Dennison, l’a encore mieux exprimé dans un entretien récent avec la Harvard Business Review : «Le changement climatique menace notre chaîne de distribution, les entreprises de nos clients et les communautés dont nous faisons partie. Si nous voulons poursuivre nos activités sur le long terme, la meilleure stratégie est de contribuer à la lutte contre le changement climatique».

Pendant des années, les entreprises étaient majoritairement réticentes à s’engager dans une transformation écologique. Elles considéraient tout simplement ne pas pouvoir se le permettre. Cependant, la chute spectaculaire des prix des technologies vertes – et particulièrement celui des énergies renouvelables– et l’augmentation de la tarification de la taxe carbone, qui impacte les entreprises qui relâchent de gros volumes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ont radicalement changé la donne. Les entreprises se tournent désormais vers des investissements en faveur du climat, pas seulement pour des raisons éthiques, mais bel et bien pour améliorer leurs résultats opérationnels.

Une étude récente menée sur un échantillon de 1 700 grandes entreprises internationales a établi que leurs investissements pour réduire les gaz à effet de serre affichaient un taux interne de rentabilité de 27%. D’autres études, notamment un rapport publié par l’Université de Harvard, ont établi que les entreprises socialement et environnementalement responsables surpassent les entreprises qui négligent ces problématiques.

Les entreprises comprennent désormais qu’elles doivent prendre en compte dans leur planification stratégique les incertitudes associées aux changements de réglementations que les pouvoirs publics seront amenés à effectuer dans leur gestion de la transition vers des économies à plus faible niveau d’émissions de carbone. C’est pourquoi le secteur privé est de plus en plus réceptif au principe d’une tarification des émissions de carbone. Et qu’il est demandeur de cadres réglementaires stables et de politiques de prix s’inscrivant sur le long terme.

En septembre 2014, plus d’un millier d’entreprises se sont mobilisées en faveur d’une tarification des émissions de carbone. Elles ont rejoint la coalition pour la fixation du prix du carbone, la Carbon Pricing Leadership Coalition, qui a été formée à l’occasion de la COP21. L’objectif de cette coalition est de promouvoir des politiques de tarification du carbone efficaces afin de maintenir la compétitivité, créer des emplois, encourager l’innovation, et en réduire significativement les émissions. Cela s’ajoute au soutien grandissant du secteur privé pour les actions en faveur du climat. Dans une lettre ouverte publiée en juin 2015, six des plus grandes entreprises pétrolières ont demandé aux gouvernements et aux Nations Unies de renforcer leurs mesures sur la tarification du carbone.

Quelles sont les opportunités ?

Il n’est pas indispensable d’être une grande entreprise ou un leader technologique pour franchir le pas. Prenez l’exemple d’Arab Printing Press, imprimeur libanais. L’entreprise, basée à Beyrouth et employant 130 personnes, a installé des panneaux solaires il y a déjà plusieurs années, s’affranchissant de sa dépendance au fioul, un carburant très cher.

Comme chaque événement perturbateur, le changement climatique crée des opportunités pour les entreprises désireuses d’innover. Un rapport d’IFC (Société Financière Internationale), le bras armé du groupe de la Banque mondiale dédié au secteur privé, a démontré que l’Europe de l’Est, l’Asie Centrale, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont la capacité de consacrer jusqu’à 1 000 milliards de dollars à des investissements liés au climat d’ici 2020.

Globalement, un domaine prometteur en termes de croissance est celui des énergies renouvelables. Du Honduras à l’Inde, les pays ont défini des objectifs ambitieux pour la génération d’énergies éolienne, solaire et hydroélectrique. Tous vont avoir besoin des investissements du secteur privé pour y parvenir. Même l’Arabie Saoudite, pays qui abrite l’une des plus importantes réserves de pétrole au monde, cherche à couvrir plus de la moitié de ses besoins en électricité grâce aux énergies renouvelables et nucléaire à l’horizon 2040.

Au Panama, un consortium construit la future plus grande ferme d’éoliennes d’Amérique Centrale. L’installation de 215 mégawatts, basée à Penonomé, empêchera 400000 tonnes d’émissions de dioxyde de carbone d’être relâchées chaque année. Ce qui équivaut à retirer 84 000 voitures de la circulation. Pendant ce temps, le secteur privé joue un rôle clé dans la construction d’une importante centrale solaire de 510 mégawatts dans le désert marocain. Cette centrale de 2,6 milliards de dollars fournira de l’énergie à 1,1 million de personnes. Le projet pourrait contribuer à faire du Royaume un important producteur d’énergies renouvelables et servir de modèle pour de futurs partenariats public-privé.

Au Népal, le premier projet de centrale hydroélectrique du pays, qui générera environ 200 gigawatts d’électricité, permettra de répondre au problème des pannes et coupures électriques, qui sont une des causes du retard industriel du pays.

Le secteur des énergies renouvelables n’est pas le seul secteur prometteur en termes de croissance durable. Les constructions écologiques mais aussi l’accompagnement des villes en vue de leur adaptation au changement climatique sont également porteurs d’opportunités pour les entreprises. D’ici à 2050, plus de six milliards de personnes vivront dans des zones urbaines faisant des infrastructures de traitement des eaux et de l’assainissement des enjeux cruciaux. De même, on s’attend à ce que près de 400 millions de logements supplémentaires soient construits d’ici 2020. Un marché gigantesque pour les entreprises de construction qui sauront intégrer les avancées technologiques écologiques dans leurs conceptions.

Enfin, le changement climatique génère également de nouvelles opportunités de création de produits financiers comme les obligations vertes émises par les gouvernements et les institutions internationales ou encore des microcrédits destinés aux entrepreneurs. Selon les estimations les plus prudentes, les investissements devraient atteindre au moins 700 milliards de dollars par an dans les infrastructures, les énergies propres, l’efficacité énergétique et la construction écologique d’ici à 2030.

En Afrique du Sud, Sasfin Bank s’affirme comme un précurseur de ces futurs marchés. Cette banque propose des crédits spécifiques pour aider les petites entreprises sud-africaines à devenir plus efficaces et plus durables sur le plan énergétique.

La conférence de Paris sur le climat a mis en évidence les dangers d’un changement climatique incontrôlé. Ce dernier constitue une menace fondamentale pour le développement économique. Si rien n’est fait, il pourrait précipiter 100 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté d’ici 2030. Ce sont quinze années de progrès foudroyants dans la lutte contre la pauvreté qui seraient tout simplement annulées.

Politiques de soutien nécessaires

Le secteur privé peut nous aider à relever le défi climatique auquel nous sommes confrontés.

Cependant, dans encore beaucoup de pays en développement, la corruption et la bureaucratie excessive étouffent les investissements dans les énergies renouvelables et pour des projets éco-responsables. Dans le même temps, les subventions d’Etat maintiennent les énergies fossiles à des prix artificiellement bas, créant une distorsion de concurrence avec les énergies renouvelables.

Les gouvernements doivent s’employer à supprimer ces barrières pour créer un environnement propice au développement du secteur privé et dans lequel les investissements dans les énergies renouvelables auraient un sens sur le plan financier. Le secteur privé devra de son côté jouer un rôle dans la promotion de ces réformes, qui ont le potentiel de débloquer des opportunités d’investissement de plusieurs milliards de dollars.

Il est temps pour le secteur privé de saisir cette opportunité en développant des stratégies adaptées à un futur sans carbone.

(*) Dimitris Tsitsiragos est le vice-président du Global Client Services dans la Société Financière Internationale, un membre du Groupe de la Banque mondiale. M. Tsitsiragos dirige les opérations d’investissements et de services de consultation pour l’IFC, surveille le développement des nouvelles entreprises, le portefeuille et les relations clients avec les partenaires des secteurs privés clés dans le monde entier.