Cette solitude qui ne dit pas son nom

la littérature, et la culture autre que populaire en général, ne concerne qu’une frange limitée de personnes. Les écrivains, même s’ils peuvent être connus, ne sont lus que par une minorité. En dehors de quelques exceptions, ils tirent le diable par la queue et, pour jouir d’un minimum de reconnaissance, sont contraints, souvent, de faire le détour par l’Occident

Le drapeau a été mis en berne en Colombie. Le prix Nobel de littérature 1982, Gabriel Garcia Marquez, est décédé ce jeudi 17 avril. Quelques jours auparavant, le Président de la Colombie en personne, Juan Manuel Santos, faisait savoir que l’écrivain souffrait d’une pneumonie. Quand le décès est survenu, Juan Manuel Santos a twitté: «Mille ans de solitude et de tristesse pour la mort du plus grand Colombien de tous les temps», faisant référence au chef-d’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude publié en 1967. Puis le chef de l’Etat colombien a décrété trois jours de deuil national.

La disparition de Gabriel Garcia Marquez pour les Latino-américains peut être comparée à celle d’Oum Keltoum pour les Arabes. La romancière chilienne Isabel Allende a ainsi déclaré à son propos qu’il était «la voix qui a raconté au monde qui nous sommes et nous a montré, à nous Latino-américains, qui nous sommes, dans le miroir de ses pages». Comme pour ce qu’il en était de la diva égyptienne, en l’auteur de Cent ans de solitude, petites gens et grands esprits se retrouvaient. A cette différence qu’un chanteur n’est pas un écrivain et que si l’un parle au cœur, l’autre s’adresse à l’esprit. Quand, en 1982, le prix Nobel de littérature a été attribué à Gabriel Garcia Marquez, son village natal s’est couvert de banderoles et s’est proclamé «capitale mondiale de la littérature». Dans le monde arabe, une telle dévotion populaire pour un homme de plume serait-elle imaginable ? Si une artiste de la stature d’«Assite» (La Dame) a pu être adulée au point, le jour de sa mort, d’être accompagnée jusqu’à sa dernière demeure par plus de deux millions d’Egyptiens en larmes, est-il pensable que, comme Marquez, un écrivain atteigne une notoriété telle que son bulletin de santé soit délivré par le chef de l’Etat et que son décès donne lieu à un deuil national? Non, cela n’est juste pas pensable. Pour cette raison évidente que, dans cet espace-là du monde, la littérature, et la culture autre que populaire en général, ne concerne qu’une frange limitée de personnes. Les écrivains, même s’ils peuvent être connus, ne sont lus que par une minorité. En dehors de quelques exceptions, ils tirent le diable par la queue et, pour jouir d’un minimum de reconnaissance, sont contraints, souvent, de faire le détour par l’Occident. A quelques années d’intervalles, les Arabes ont eux aussi (1988) leur Nobel de littérature en la personne de l’immense Naguib Mahfoud. La comparaison entre les vilénies et l’ostracisme dont ce dernier fut l’objet dans son pays et le piédestal sur lequel le Latino-américain fut placé tout le long de sa vie en dit long. Certes, le jour de sa mort, Naguib Mahfoud eut également droit aux hommages officiels. Mais, de son vivant, il eut à subir la censure du pouvoir et, plus encore, fut l’objet d’une tentative d’assassinat à laquelle il survécut par miracle et qui le laissa amoindri. On pourrait se dire que les attaques subies par l’écrivain égyptien témoignent à contrario de l’impact de ses écrits. Nenni ! Quand on sait que son agresseur, pour l’avoir avoué lui-même, n’avait pas lu une seule ligne de ses livres, on mesure le terrible désert culturel dans lequel les auteurs arabes, fussent-ils dotés d’un talent aussi grand et d’une voix aussi forte que ceux de l’auteur des Enfants du palais, évoluent. Si l’Egypte reste malgré tout l’un des rares pays arabes où, comparativement au Maroc par exemple, la tradition de la lecture existe, le niveau de l’instruction et le peu d’intérêt accordé à la culture (musique et chant exceptés) limitent grandement l’accès du plus grand nombre à celle-ci. Et de ce fait, privent les populations de la possibilité de se nourrir intellectuellement et émotionnellement de tout ce que ce domaine apporte à l’individu. Une amie revenue d’un long séjour en Chine racontait son émotion quand, dans les musées, elle voyait des femmes pauvrement habillées et des sachets en plastique à la main en arrêt devant les toiles. Entre deux courses, les Chinoises font le détour par le musée et cela dit tout. Le communisme a certes donné naissance à des dictatures mais la place qu’il réserva à la culture était exceptionnelle. Et cette nourriture de l’esprit et de l’âme était ce qui aidait les populations à supporter les duretés de leur réalité. Cette nourriture-là fait cruellement défaut sous nos cieux. Nous en payons les conséquences au quotidien et sous des formes diverses. Ainsi de la consommation de psychotropes et de la fascination exercée par la violence sur les jeunes en rupture de ban, pour ne citer que des exemples puisés dans l’actualité de ces dernières semaines.