Ces deux Maroc…

D’un côté, il y a le Maroc moderne, soucieux des droits de l’homme, de la protection de l’enfant … et de l’autre, le Maroc ancestral, celui des coutumes et des traditions. Du patriarcat et des mentalités archaïques. On en est toujours là , à  buter sur cette incontournable réalité.

A la barre, elles ont témoigné, à découvert pour certaines, derrière un voile pour d’autres. A les écouter parler, on pouvait croire entendre s’élever la voix d’outre-tombe d’Amina Filali dont les parents étaient présents dans la salle. La gorge serrée, les larmes à fleur de cil, on a écouté le récit de l’horreur qu’elles ont subie, de la manière dont leur innocence a été dévastée au point où, comme la malheureuse de Larache, elles ont tenté, ou voulu, mettre fin à leurs jours.

C’était samedi dernier, lors du tribunal symbolique des femmes, le 13e du genre organisé par l’Union de l’action féminine (UAF). Les coupables jugés étaient le mariage forcé des mineures et celui d’une victime à son violeur. La séance a démarré avec l’audition des témoins. C’est ainsi qu’elles sont montées sur l’estrade, les unes après les autres, pour conter leur drame. H., par exemple, venue avec son enfant sur le dos, porté à la campagnarde. Quand on lui a demandé son âge, H. a répondu : «Dix-huit ans.» Son visage, ravagé par les épreuves, en faisait dix de plus. D’une voix saccadée, H. a déroulé son histoire. Comment son agresseur l’a obligée à le suivre sous la menace d’une arme blanche et a abusé d’elle. Comment, suite à ce viol, elle s’est retrouvée enceinte. Plainte avait été déposée contre le violeur, mais celui-ci avait pris la poudre d’escampette. Depuis, une fillette est née et sa mère, sans travail ni ressources, survit du bon cœur des gens. Quand le tribunal interroge H. sur ce qu’elle veut, sur ce qu’elle attend aujourd’hui de la justice, elle répond : que l’homme l’épouse et lui assure un toit à elle et à son enfant. Et quand l’un des juges lui demande : «Celui-là même qui t’a violée ?» Elle répond oui.

Autre témoignage entendu à la barre de ce tribunal symbolique : celui de la mère d’une jeune victime. A la différence de H., pauvre et analphabète, ce témoin-là, monté sur l’estrade avec un dossier à la main, s’exprime par un verbe parfait. Le cas exposé est celui d’une lycéenne, violée à treize ans par un voisin du quartier. Sous prétexte de l’aider à faire un devoir de mathématiques, ce dernier a attiré l’adolescente à la sortie de la classe et a abusé d’elle. Choquée et traumatisée, cette dernière n’a rien révélé au départ à ses parents. Elle s’est enfermée dans le silence, dépérissant à vue d’œil. Ce n’est qu’au bout de deux mois, après que les siens se soient inquiétés de son état et aient décidé de l’emmener consulter un spécialiste, que la jeune fille s’est résolue à raconter à sa mère l’agression dont elle fit l’objet. Que fait alors cette dernière qui dit avoir vu «le monde s’écrouler autour d’elle»? Quel est son premier réflexe ? Elle va frapper à la porte des parents de l’agresseur pour les informer du méfait de leur fils. Ce n’est que devant leur fin de non-recevoir qu’elle se tourne vers la justice. Or, que nous dit-elle en substance de ce qu’elle était alors prête à accepter pour retirer sa plainte ? Que le violeur épouse sa fille de 13 ans, quitte à la divorcer après ! Et cela, alors même qu’elle venait de s’étendre longuement sur l’état psychologique dramatique dans lequel se trouvait son enfant après ce viol ! Et cela, alors même qu’il s’agissait là d’une mère instruite et qui, de par son apparence, appartient à la classe moyenne.
Les histoires racontées à la barre de ce tribunal symbolique se ressemblaient toutes. Et toutes étaient bouleversantes. Mais, outre la vue de ces jeunes filles dont on avait saccagé la vie, ce qui vous laissait anéanti, c’était de constater que, dans la quasi-majorité des cas, non seulement les proches des victimes (exemple ci-dessus) mais les victimes elles-mêmes étaient pour le mariage avec le violeur. Malgré l’horreur qu’elles avaient enduré, elles étaient prêtes à unir leur vie à l’auteur de leur dévastation. Parce qu’elles savaient que quoi qu’elles aient subi, elles seraient jugées coupables et seraient rejetées par leur environnement. Sauf si «leur honneur» était sauvé par le mariage.

Alors bien sûr, ce tribunal symbolique a rendu un verdict sans appel. Sa Cour a condamné de la manière la plus ferme qui soit les accusés qu’elle avait à juger. Le procureur, comme les avocats de la partie civile, ont prononcé de formidables plaidoiries. Mais, dans la salle de cet hôtel casablancais, la réalité était là, qui s’étalait sous les yeux ; celle de ces deux Maroc qui, en permanence, se font face. D’un côté le Maroc moderne, soucieux des droits de l’homme, de la protection de l’enfant et du respect des libertés et de l’autre, le Maroc ancestral, celui des coutumes et des traditions. Du patriarcat et des mentalités archaïques. On en est toujours là, à buter sur cette incontournable réalité. Et la question centrale reste : «Comment changer celle-ci ?» Par la suppression, bien sûr, de tous les articles discriminatoires et attentatoires à la dignité féminine. Mais cela, malheureusement, ne suffit pas. Absolument pas. Changer la législation, oui, c’est impérieux mais comment faire évoluer les mentalités ? Comment mener ce travail de fond sans lequel rien ne pourra vraiment bouger ? On le sait tous : par l’éducation, par la conscientisation. Mais pour cela, il faut une vraie volonté politique, ferme, déterminée et inscrite dans la durée. Avec l’équipe actuelle au pouvoir, c’est plutôt la régression qui se profile à l’horizon. Est-ce à dire qu’il faille baisser les bras ? Non, au contraire, le combat doit se faire plus farouche. Mais là encore, avec qui ? Lors de la tenue de ce tribunal symbolique, les victimes qui ont défilé à la barre étaient quasiment la seule jeunesse présente dans la salle.