Ces contrées qui refusent de mourir

La mort de nos campagnes n’est
pas inéluctable. La sinistrose
des bourgeois et petit-bourgeois
des grandes villes devient un crime quand ceux qui manquent de tout affichent
autant de foi dans notre devenir commun.

Il y a plus grave que le terrorisme : la dilution du lien social. L’élite casa-rbatie ignore le Maroc profond. Dit comme cela, c’est une tautologie populiste de plus, pourtant rien n’est plus vrai; il suffit de circuler dans ce pays, qui est réellement beau et dont les habitants sont admirables de courage, d’abnégation, de soif de vivre.
Les clichés ne remplaceront jamais la connaissance du terrain et c’est ce qui manque le plus à des acteurs surmédiatisés, mais sans contact avec les réalités contrastées du pays. Il n’est pas question de faire de l’analyse dans une chronique mais de nous interpeller collectivement à partir d’exemples concrets.
Le secrétariat d’Etat à la Jeunesse a organisé un concours de théâtre de jeunes. La troupe gagnante vient de Demnate, elle a damé le pion aux grandes villes, par un travail salué par les critiques et le jury. Il faut faire un tour à Demnate. Cette bourgade dans la région d’Azilal a été vidée de sa population juive et perdu de son rayonnement régional.
Les équipements y sont au stade embryonnaire. La population, elle, se débat avec ses moyens. L’associatif y est hyper actif, les jeunes, loin du misérabilisme ambiant, s’organisent, débattent, échangent, croient en un devenir collectif. Rafraîchissant et rageant !
Rafraîchissant parce que, dans la province d’Azilal, des fonctionnaires font énormément, soutenus, à moins qu’ils ne soient galvanisés par les associations, ils se battent sur tous les fronts. Rageant parce que cette réalité-là n’intéresse ni la presse, ni les politiques.
Dans la région de Kelaâ Sraghna, une association s’occupe de la scolarisation de la petite fille. Elle n’organise pas colloque sur colloque et ne fait pas dans la «conscientisation». Cette association propose des solutions. Elle assure par exemple le ramassage scolaire pour rassurer les parents. Elle fait de la scolarisation un combat quotidien, pas l’objet d’une semaine de spots. Le 16 Mai, elle amènera des jeunes filles à Casablanca pour commémorer l’anniversaire de l’horreur.
C’est dans ce cadre, et en tant que membre d’une association, que je sillonne le Maroc. Partout, je dis bien partout, des associations sans moyens préparent des actions pour le 16 Mai. Je ne sais pas ce que préparent les «grandes», celles qui ont un avis sur tout et un accès illimité aux médias. Mais à Khénifra, Debdou, Aïtomir, Assa Zag, dans le Souss, le Rif, dans toutes nos contrées, des jeunes dénonceront la barbarie, autour du drapeau national. Dans les lycées, les maisons de jeunes, le mouvement est enclenché.
Dans des contrées éloignées, j’ai pu entendre des jeunes discuter de Kant, Hegel,… Karl Marx. Ils ont soif de lecture, de débats et sont prêts à se battre. Ils le font au quotidien pour empêcher des camarades à eux de sombrer dans le désespoir. Ils font la promotion des coopératives, le siège des administrations et le pied de nez aux partis politiques.
Un jeune, dans une région dévastée, raillait les représentants des deux seuls partis qui ont bravé la montagne pour ouvrir un bureau. «Ils prient tous les deux le caïd pour les convoquer à son bureau devant les gens ne serait-ce que pour leur donner une gifle». Le pouvoir a empêché une vraie vie politique dans les campagnes : c’est un fait, qui n’affranchit pas les partis de leurs responsabilités.
L’islamisme ? C’est un phénomène urbain et suburbain, il est pratiquement inexistant dans nos campagnes. Pourquoi ? C’est un sujet pour sociologues mais osons une esquisse de réponse. Il n’y a pas de problème identitaire dans nos campagnes, le lien social est très fort et l’armature référentielle évolue sans s’effriter.
Je finis par une région qui m’est très chère : Imilchil. Oubliée des dieux, elle est punie par le gouvernement des hommes. Ni électrification, ni routes, ni sollicitude. Le pouvoir central n’aime toujours pas les rebelles. Ils continuent à garder les sources d’eau et à espérer. Parce qu’ils espèrent, ils se souviendront, le 16 Mai. Admirables, ils se battent toujours pour un monde meilleur et croient dur comme fer à son avènement. Ils ont payé très cher le passé, ils méritent un meilleur avenir. La mort de nos campagnes n’est pas inéluctable. La sinistrose des bourgeois et petit-bourgeois des grandes villes devient un crime quand ceux qui manquent de tout affichent autant de foi dans notre devenir commun