Ce qui a été écrit

face à un ordinateur, qui n’est plus cette machine à écrire qui avait remplacé le scribe, on ne sait qui est le donneur d’ordre, ni à quel désordre dans les idées on s’expose. Mais peut-être est on plus libre aujourd’hui dans ce face-à-face avec une machine domestiquée mais obéissant à certaines lois définies par elle et d’elle seules connues.

Les affres de la page blanche sont, semble-t-il, une invention codifiée par Flaubert. On lui a déjà prêté –notamment ceux qui ne l’aimaient pas– beaucoup de mauvaises manies. Mais Flaubert est Flaubert, et c’est peut-être parce qu’il cultivait soigneusement ce qu’on lui reprochait et n’en avait cure qu’il a mené à bien son œuvre. Il connaissait probablement cet aphorisme avisé qui conseille de ne point faire attention à ce que disent les autres lorsqu’on sait ce qu’on est et que l’on s’en contente : «Ce qu’on te reproche, cultive-le parce que c’est toi». Car enfin, pourquoi, en quoi ou en qui d’autre devrait-on changer ? Devenir un autre que soi ? Qui alors? Un autre que soi-même ? Ceux qui concèdent à cette illusoire transfiguration ne peuvent changer qu’en pire.

Alors que cette modeste chronique devait, en principe, être consacrée à cette «fameuse page blanche» contre le vide de laquelle on tente de lutter – et dont Mallarmé disait dans son fameux poème «Brise marine» : «O! nuit ! ni la clarté déserte de ma lampe/Sur le vide papier que la blancheur défend»–alors donc que ce choix fut arrêté, voilà que l’ordinateur sur lequel une page blanche virtuelle donne l’illusion du papier s’arrêta aussi. Un écran noir va remplacer ladite page blanche contenant le premier paragraphe. Panique de l’auteur de ces lignes qui va se féliciter malgré tout de ne pas l’avoir totalement perdu. Mais pour s’en convaincre, encore fallait-il attendre la fin de la reconfiguration que l’ordinateur avait décidée de son propre chef tout en conseillant de ne pas l’éteindre sous peine de perdre d’autres fichiers. Que faire sinon obéir à la machine? Nous en sommes tous là, nous qui avons pour occupation ou pour métier d’aligner des mots, de faire des phrases. Bref, d’écrire pour dire ou pour exprimer des choses, et les  donner à lire par  d’autres à travers un langage. Obéir à un ordre, car dans le mot «ordinateur», il y a «ordre» et comme disait Aristote, «tout ordre est un langage». C’est donc dans ce langage qui lui est particulier, mais qu’il est utile de comprendre, que la machine donna son ordre. On arrête tout et l’on recommence ? Ou peut-être est-il plus prudent d’obtempérer et attendre les ordres.         

Les voies de la technologie étant aussi insondables que celles du Seigneur, voilà que défilent des chiffres et des signes cabalistiques à une vitesse qui donne le tournis. Pendant ce temps-là, et ne sachant plus ni ce que le premier paragraphe ni même ce que l’incipit de la chronique annonçaient, je pris mon mal en patience et attendis que la machine cessât sa folle cavalcade dans son incommensurable et impénétrable mémoire vive. Vive, je l’espérais bien, car une fois morte elle ne me serait d’aucun secours et, pire encore, emporterait dans les limbes numériques de ses algorithmes quelques vagues écrits, des bouts de phrases inachevées et deux ou trois textes de peu d’importance. Mais tout de même, c’est un peu de nous ou un bout de nous qui s’en va lorsqu’une telle machine, à laquelle on avait confié nos mots, et nos émois et parfois nos secrets, donne des signes de défaillance ou d’amnésie.

En citant Aristote qui avançait que «tout ordre est un langage», comment ne pas penser que de son temps, non seulement une telle machine n’était pas imaginable, mais les penseurs et les philosophes n’écrivaient même pas eux-mêmes. Ils déléguaient cette activité, tenue pour subalterne, à des esclaves.  Alors que l’écriture a été inventée il y a environ cinq cents ans, on sait que  jusqu’au milieu  du XIXe siècle on confiait encore cette corvée à des scribes. Pourtant, Gutenberg avait déjà inventé l’imprimerie en 1454, ce qui laisse supposer que l’exercice d’écriture à la main allait en devenir plus ou moins courant. Montaigne dictait ses pensées, de même que Voltaire, qui louait les services d’un secrétaire ainsi que Stendhal qui dicta son chef-d’œuvre La chartreuse de Parme. Bien plus tard, on inventa la machine à écrire, ancêtre de celle qui vient de me laisser en plan en ne sauvegardant qu’un petit paragraphe auquel cette involontaire mise en abyme va essayer de donner une autre suite. Et comme rien ne se perd et que tout se transforme, voilà que le sujet de la page que sa blancheur défend se transforme en petit laïus sur l’acte d’écrire et celui d’ordonner et de dicter aux scribes. Sauf que face à un ordinateur, qui n’est plus cette machine à écrire qui avait remplacé le scribe, on ne sait qui est le donneur d’ordre, ni à quel désordre dans les idées on s’expose. Mais peut-être est-on plus libre aujourd’hui dans ce face-à-face avec une machine domestiquée mais obéissant à certaines lois définies par elle et d’elle seules connues. A-t-on réellement constaté, depuis l’invention de l’ordinateur, qu’un souffle de liberté plus large et plus conséquent a soufflé dans les écrits relatifs aux  choses de l’esprit? Nombreux, ici et ailleurs, sont ceux qui le croient et s’en félicitent. Mais, toujours sceptique, Paul Valéry, lui,  écrivait dans Tel quel : «Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux».