Ce que le PJD peut changer ou pas

Meilleure gouvernance et lutte contre la corruption sont deux objectifs clairement affichés, mais pour le reste la gestion islamiste sera fondue, comme celle des autres partis , dans un système d’autoritarisme, de clientélisme et de distribution des rentes associées à  l’Etat. Avec cette différence par rapport à  ces prédécesseurs : le droit à  l’erreur du PJD sera moins toléré.

Au Maroc, pour la première fois une formation islamiste est arrivée au pouvoir par la voie parlementaire, s’imposant comme la première force électorale du pays. Certes, le PJD avait déjà conquis des positions importantes dans les principales villes du pays lors des précédentes élections locales, mais c’est pour la première fois qu’un parti islamiste va diriger un gouvernement de coalition. Comment expliquer l’attraction qu’exerce l’argument religieux sur l’électorat ? Profond désir de changement, déception du cours du processus de transition démocratique, environnement favorable du printemps arabe… moult facteurs conjoncturels tendent à expliquer ce raz de marée électoral. Facteurs significatifs certes, mais qui dissimulent une montée en charge politique et sociale inscrite dans la durée. Dans les années 70, la mouvance islamique était portée principalement par les couches sociales conservatrices et paupérisées. Aujourd’hui, l’hypothèse d’une valorisation des normes religieuses par une population d’origine rurale marginalisée, confrontée à un milieu urbain hostile, n’est plus opérante. Désormais, elle s’appuie aussi sur de nouveaux groupes qui ont accédé à l’espace social moderne, elle est soutenue par des entrepreneurs en pleine ascension sociale. Sa base s’est élargie vers les classes moyennes urbaines, instruites et technocratiques, capables de concurrencer l’establishment tant sur les plans idéologique et politique que dans la gestion des affaires. Toutefois, le caractère disparate de la base du mouvement ne va pas sans certaines contradictions. C’est précisément ce qui conduit à considérer que l’accès au pouvoir d’une formation aussi hétéroclite suscite maints espoirs et craintes ; laisse planer des risques de frictions avec d’autres composantes du champ politique, voire des bras de fer dans les rapports avec le pouvoir royal.

Des craintes que d’aucuns considèrent sans fondements. Pour le PJD, il ne s’agit pas de remettre en cause l’ordre socio-politique ni de détruire un Etat impie, mais de le conquérir. Au niveau de ses choix de société, le PJD n’a annoncé ni une «montée de la charia», ni l’obligation de porter le voile à l’université, ni l’instauration d’une ségrégation sexuelle dans les transports publics, ni la reconversion des quelques églises du pays en mosquées, ni l’interdiction de la vente d’alcool. Pressé par une base électorale à qui il faut donner des gages, le PJD au pouvoir aura peut être à multiplier les surenchères symboliques mais il sait que toute tentative d’islamiser l’espace public ne peut que rencontrer résistance et rejet. Le PJD sera-t-il tenté d’appliquer une «politique extérieure islamiste», de dépasser l’orientation occidentaliste de la politique étrangère ? Sur ce plan aussi, il semble conscient que la fraternité musulmane est un rêve impossible, et cette aire géographique et culturelle renvoie une image de désordre plus que de solidarité. Pris dans les contraintes institutionnelles, le PJD ne pourra pas rompre les relations avec l’Europe ni avec les Etats-Unis.

Sur des points décisifs, comme la politique macroéconomique, l’appui à l’entreprise, la solidarité sociale, les islamistes ne vont pas se distinguer de leurs prédécesseurs. Leurs promesses économiques et sociales, ambitieuses par certains aspects, vont laisser place à des compromis. C’est sur leur mode de gestion qu’ils sont plus attendus. C’est sur ce terrain que se nourrit l’espoir d’une rupture avec le mode de faire des autres partis. Les premières sorties de leurs dirigeants laissent paraître une forte détermination motivée par deux objectifs essentiels : une meilleure gouvernance de la chose publique et la lutte contre la corruption. Deux orientations qui rappellent les engagements structurants de la déclaration gouvernementale de l’équipe El Youssoufi. Des engagements de premier plan que tous les démocrates souhaiteraient voire traiter avec volontarisme et pragmatisme. Autrement, la gestion islamiste sera fondue, comme celle des autres partis qui ont prôné le changement, dans un système d’autoritarisme, de clientélisme et de distribution des rentes associées à l’Etat. Avec cette différence par rapport à ces prédécesseurs : le droit à l’erreur du PJD sera moins toléré. Aujourd’hui, le parti islamiste a les coudées plus franches avec son formidable score électoral ; il sera le leader incontesté d’une alliance de son choix ; il dispose d’un cadre constitutionnel plus avancé pour faire de l’exécutif un pouvoir qui compte dans la décision politique. Nous ne sommes plus dans cette transition consensuelle molle, torpillée de l’intérieur et handicapée. D’autant plus que l’enjeu réel du pouvoir n’est pas de changer les structures de l’Etat mais celui de porter les revendications des couches que le PJD représente et de répondre aux aspirations démocratiques et économiques de sa base électorale. C’est à ce titre que l’expérience a des chances de réussir, si elle ne verse pas dans les hésitations et les ambiguïtés.

En somme, l’arrivée au pouvoir du PJD ne va pas bouleverser le paysage social et politique du Maroc. Dans son discours, l’islam est compris comme un corpus moral de valeurs partagées régulateur de l’ordre social, non comme la raison d’être de l’Etat. Le système politique finira-t-il par user cette force électorale majeure ou tirera-t-il parti de la dynamique de rénovation qu’elle porte ?